(set: $prenom to "") (set: $mari to "") (set: $refus to 0) (set: $lucidite to 0) (set: $boucle to 0) (set: $coutReel to 0) (go-to: "SEUIL") une fiction interactive Ce que tu m'as appris à aimer « Il faut du temps pour construire un palais mental. Le problème c'est qu'on finit par ne plus savoir qu'on est à l'intérieur. » Cette fiction aborde la dépression, l'isolement et l'attachement parasocial. Certains chemins ne mènent pas où tu crois. [[Entrer.|SEUIL]] Avant de commencer, dis-moi comment vous vous appelez. *(Tu peux écrire n'importe quoi. C'est ce que font les rêveurs.)* --- (link: "Elle s'appelle...")[ (set: $prenom to (prompt: "Son prénom :", "")) (if: $prenom is "")[ (set: $prenom to "elle") ] (go-to: "SEUIL2") ] Et lui ? *(Le prénom que tu lui donnes. Celui que tu as peut-être déjà dans la tête.)* --- (link: "Il s'appelle...")[ (set: $mari to (prompt: "Son prénom à lui :", "")) (if: $mari is "")[ (set: $mari to "lui") ] (go-to: "CH1DEBUT") ] Il y a un cours que tu n'as pas rendu. Pas par oubli — tu l'as écrit, réécrit, abandonné trois fois. Il est quelque part dans un fichier dont tu n'arrives plus à te souvenir du nom, enfoui sous d'autres fichiers ouverts et jamais terminés, et à un moment tu as fermé l'ordinateur et tu t'es allongée et c'est de là que tu fais l'inventaire maintenant. Le plafond a une fissure en haut à gauche. Elle date d'avant toi — tu l'as remarquée le premier jour et tu t'es dit qu'il faudrait la signaler et tu ne l'as jamais signalée. Elle a la forme de quelque chose mais tu as arrêté d'essayer de trouver quoi. Il y a une satisfaction particulière à avoir arrêté d'essayer — pas de la résignation, plutôt une décision tacite que certaines choses peuvent rester ouvertes sans que ça soit un problème. Solène a laissé une assiette devant ta porte ce matin. Tu le sais parce que tu as entendu ses pas dans le couloir — cette façon qu'elle a de marcher très doucement quand elle pense que tu dors, comme si le sol était fragile, comme si ses pieds pouvaient traverser quelque chose de délicat. Le bruit de l'assiette posée délicatement. La pause. Ses pas qui repartent. Il est — tu tournes la tête — seize heures quarante. Tu n'as pas mangé depuis hier. Ce n'est pas une décision. C'est juste que le moment de se lever et d'aller à la cuisine est un moment que tu remets. Pas indéfiniment — tu vas y aller, tu le sais, à un moment ton corps va décider pour toi et tu vas te lever. Juste pas maintenant. Maintenant tu fais l'inventaire. *Le cours non rendu : un.* *L'assiette froide dans le couloir : une.* *Les jours depuis que tu as quitté l'appartement : trois.* *Les messages sans réponse : tu n'as pas encore regardé. Plusieurs, probablement.* *(Ce n'est pas un record. Tu préfères ne pas te souvenir du record.)* Le téléphone vibre sur la table de nuit. Une fois, deux fois — une notification, pas un appel. Tu ne regardes pas. L'écran s'allume et s'éteint dans ta vision périphérique, patient, comme quelque chose qui attend son tour. Tu as vingt-deux ans et tu es étudiante en école d'art dans une ville où tu ne connais pas beaucoup de gens. Tu as une colocataire qui fait à manger pour deux même quand tu ne sors pas de ta chambre et qui laisse des assiettes devant les portes closes. Tu as une fissure au plafond et un cours non rendu et une fatigue qui n'est pas le genre de fatigue qu'on règle avec du sommeil, qui n'est pas non plus le genre de fatigue qu'on explique facilement à quelqu'un qui ne l'a pas vécue. Tu le sais depuis assez longtemps pour ne plus en être surprise. C'est quelque chose que tu as appris à porter — pas à guérir, pas à ignorer, juste à porter. Les bons jours c'est léger. Les autres jours c'est tout ce que tu fais. Aujourd'hui c'est un jour intermédiaire. --- [[Tu prends le téléphone pour voir qui a écrit.|CH1TEL]] [[Tu te lèves pour aller à la cuisine — l'assiette de Solène attend.|CH1CUISINEDIRECT]] [[Tu restes. Tu continues l'inventaire.|CH1INVENTAIRE2]] Tu continues. *Les plantes sur le rebord de la fenêtre : deux.* L'une est morte depuis un moment — les feuilles ont cette couleur beige qui n'est plus du tout du vert, cette couleur de quelque chose qui a abandonné. Tu n't l'as pas jetée. Tu ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être parce que la jeter demanderait un geste que tu n'as pas encore fait, peut-être parce qu'il y a quelque chose d'honnête dans le fait de laisser les choses être ce qu'elles sont devenues. L'autre résiste. Elle est petite et légèrement penchée vers la lumière — pas vers le soleil, il n'y en a pas assez dans cette chambre, juste vers la lumière ordinaire de la fenêtre. Tu ne l'arroses pas régulièrement. Tu ne la mets pas au soleil exprès. Et pourtant elle est là, têtue et silencieuse, qui fait ce qu'elle peut avec ce qu'elle a. *(Tu penses parfois que si tu étais une plante tu serais celle-là. Tu ne sais pas si c'est triste ou non.)* *Le carnet sur le bureau, fermé : un.* Il est vide depuis — depuis combien de temps. Quelques mois. Tu avais l'habitude de dessiner dedans, pas des choses finies, juste des fragments — des formes, des mains, des bouts d'observations qui méritaient d'être gardés. Et puis à un moment tu as arrêté. Pas parce que tu as décidé d'arrêter. Juste parce que les jours ont passé sans que tu l'ouvres, et puis les jours passant il est devenu difficile à ouvrir, et puis tu n'avais plus de raison particulière de l'ouvrir puisque tu ne l'ouvrais plus. Ce genre de logique circulaire que tu reconnaîtrais chez quelqu'un d'autre comme un signe de quelque chose mais que de l'intérieur tu appelles juste *comme ça se passe*. Le téléphone vibre encore. Cette fois tu le regardes. C'est Solène. *t'as mangé ?* Tu tapes *oui* sans réfléchir. Tu envoies. Tu regardes les trois points qui apparaissent, disparaissent, réapparaissent. *menteuse* Et puis le cœur orange. Elle utilise toujours les cœurs orange — pas les rouges, pas les roses, toujours l'orange. Tu ne lui as jamais demandé pourquoi. C'est une de ces choses que tu sais sans explication, comme tu sais qu'elle fait les bols à l'envers sur l'égouttoir et qu'elle met trop de sel dans les soupes et qu'elle dit *c'est pas grave* exactement de la façon dont c'est pas grave, sans insistance, sans sous-entendu. Tu poses le téléphone. Tu restes encore un moment à regarder le plafond. *(La fissure. Elle a vraiment la forme de quelque chose — tu as décidé d'arrêter de chercher quoi, mais elle a quand même une forme. Quelque chose d'allongé. Un oiseau peut-être. Ou une feuille. Ou juste une fissure.)* --- [[Tu vas ouvrir la porte et récupérer l'assiette.|CH1ASSIETTE]] [[Tu restes encore. Tu penses à des choses sans les choisir.|CH1PENSEES]] Tu penses à des choses sans les choisir. C'est comme ça que ça marche depuis un moment — les pensées arrivent sans être invitées et tu ne les poursuis pas vraiment, tu les laisses traverser le champ comme des silhouettes dans le brouillard. Tu n'essaies pas de les attraper. Tu essaies encore moins de les analyser. Tu les laisses juste être là et passer. Il y a eu un atelier en octobre. Tu sais qu'il y a eu un atelier en octobre parce que quelqu'un t'a envoyé un message depuis un numéro que tu ne reconnais pas — *salut c'est [prénom illisible] on s'est vus à l'atelier en octobre* — et tu as fermé le message sans le finir de lire parce que tu ne te souvenais pas de l'atelier en octobre et que ça demandait trop d'énergie de reconstituer ce que tu avais dit à qui et dans quel contexte. October c'est une date qui est passée sans s'accrocher à rien de particulier, ou peut-être qu'elle s'est accrochée à des choses que tu n'as plus. Il y a Rosalie aussi. Elle a envoyé un message il y a quelques jours : *hé t'es vivante ? ça fait une semaine.* Tu as lu ce message et tu n'as pas répondu parce que répondre demandait d'évaluer comment tu allais et de formuler ça d'une façon qui soit honnête sans être alarmante, et tu n'avais pas l'énergie pour cet équilibre-là ce jour-là. Tu lui répondras. Juste pas maintenant. *(Rosalie est au courant, pour les périodes comme celle-là. Elle comprend. Le problème c'est pas qu'elle comprend pas — c'est que même quand les gens comprennent il faut quand même répondre.)* Tu penses à ton carnet vide. À ce que ce serait de l'ouvrir. Tu imagines la page blanche et tu imagines poser le stylo dessus et tu imagines ce qui viendrait — rien, probablement, ou quelque chose de trop petit pour mériter l'espace. *(Ça t'arrive de plus en plus : imaginer faire des choses au lieu de les faire. C'est moins épuisant et ça donne presque la même impression d'avoir essayé.)* Tu te lèves. Pas parce que tu as décidé de te lever. Parce que ton corps a décidé pour toi, comme prévu, comme il finit toujours par décider. --- [[Tu vas récupérer l'assiette dans le couloir.|CH1ASSIETTE]] Sept notifications. Tu les passes en revue sans vraiment les lire — c'est une façon que tu as appris à avoir avec les notifications, les scanner plutôt que les lire, repérer celles qui demandent quelque chose et ignorer les autres jusqu'à ce qu'elles demandent plus fort. Trois de Solène. *t'as mangé ?* à treize heures. *j'ai fait une soupe, elle est dans le frigo, sers-toi* à treize heures douze. *t'as mangé ?* à seize heures vingt — le même message répété, pas parce qu'elle a oublié le premier, mais parce que c'est sa façon de dire *je pense encore à toi* sans dire *je pense encore à toi.* Un mail de l'école. Objet : *relance, devoir non rendu, merci de nous contacter avant le 15.* Tu lis la première ligne et tu fermes le mail. Pas maintenant. Le 15 c'est dans combien de jours — tu ne calcules pas, ça aussi c'est pour plus tard. Un message de Rosalie : *hé t'es vivante ? ça fait une semaine.* Le message date de trois jours. Tu ne l'avais pas vu — ou tu l'avais vu et tu ne te souviens plus de l'avoir vu, ce qui revient au même. Un numéro inconnu : *salut c'est [nom illisible] on s'est vus à l'atelier en octobre tu m'avais dit de te contacter si—* Tu fermes sans finir. *(Octobre. Tu ne te souviens pas de l'atelier en octobre. Tu ne te souviens pas d'avoir dit ça à quelqu'un. C'est pas grave — juste une date qui est passée sans s'accrocher à rien.)* Tu réponds à Solène : *oui.* Elle répond en six secondes exactement. *menteuse.* Cœur orange. Tu poses le téléphone. --- [[Tu vas à la cuisine.|CH1CUISINEDIRECTE]] [[Tu récupères l'assiette dans le couloir d'abord.|CH1ASSIETTE]] Tu ouvres la porte de ta chambre. L'assiette est là — posée sur le sol du couloir, couverte d'une deuxième assiette retournée par-dessus pour garder la chaleur, une technique que Solène a développée parce que les couvercles pour assiettes ça n'existe pas dans cet appartement et qu'elle a refusé d'acheter quelque chose d'aussi spécifique. Un post-it collé sur le dessus : *riz + légumes / micro-ondes 2 min / mange stp* Le *stp* est souligné deux fois. Pas un ordre — une demande. Solène a cette façon de demander sans supplier, d'insister sans harceler, qui est un art en soi et que tu n'as jamais su imiter. Toi quand tu insistes ça finit toujours par ressembler à quelque chose de plus agressif que voulu. Elle, non. Elle souligne *stp* deux fois et ça suffit à dire tout ce qu'elle ne dit pas. Tu prends l'assiette. Tu rentres dans ta chambre. Tu la poses sur le bureau et tu la regardes une seconde — le riz qui a refroidi, les légumes qui ont dû être bons chauds — et puis tu la mets au micro-ondes sur le comptoir de ta chambre, deux minutes comme indiqué. Tu manges sur ton lit, le dos contre le mur, les jambes croisées. Le riz est un peu trop cuit. Les légumes sont des courgettes et des carottes avec quelque chose de sucré-salé que tu ne saurais pas reproduire. Tu ne sais pas depuis combien de temps Solène a fait ça — si c'était le matin ou à midi — mais tu manges jusqu'au bout parce qu'elle l'a fait et l'a porté jusqu'à ta porte et l'a posé là doucement pour ne pas te réveiller. *(Le geste compte. Même froid. Surtout froid, peut-être.)* --- [[La soirée — Solène rentre.|CH1SOLENE]] La cuisine sent la soupe froide et le détergent. Solène a fait la vaisselle avant de partir ce matin — les bols sont rangés à l'envers sur l'égouttoir, à l'envers pour que l'eau s'écoule correctement, ce truc qu'elle fait depuis toujours et que tu faisais avant de le connaître à l'envers et que tu fais maintenant aussi à l'envers sans y penser. C'est ça, vivre avec quelqu'un longtemps : adopter ses façons de faire des petites choses sans même décider de les adopter. Il y a effectivement une casserole dans le frigo. Un post-it dessus : *réchauffe 5 min à feu doux — ne brûle pas tout* *(Le* tout *est souligné deux fois. C'est de l'humour — tu as brûlé quelque chose une fois, une seule fois, il y a dix-huit mois, des œufs scramblés qui avaient accroché dans la poêle et elle n'a jamais arrêté d'en parler et tu ne veux pas qu'elle arrête d'en parler. C'est une de ces choses entre vous deux qui n'a pas de nom mais qui est réelle.)* Tu réchauffes la soupe. Tu t'assieds sur le plan de travail pendant qu'elle chauffe — pas sur un tabouret, directement sur le plan de travail, les jambes qui pendent dans le vide. C'est une habitude que vous avez toutes les deux, cette façon de préférer le plan de travail aux chaises, comme si s'asseoir à une vraie hauteur de table était une formalité pour les autres appartements. La soupe fait des petits bruits dans la casserole. Un gargouillis doux, régulier. C'est une soupe aux lentilles. Solène en fait souvent dans les périodes comme celle-là — elle a théorisé à voix haute, une fois, que les lentilles c'est nourrissant de façon efficace, que c'est de la densité calorique sans effort de ta part. Tu n'as jamais dit que tu avais compris la théorie. Tu aimes qu'elle continue de croire que c'est juste sa recette préférée. Tu manges debout, sur le plan de travail. Dehors, il commence à faire sombre. --- [[Tu entends la clé dans la serrure — Solène rentre.|CH1SOLENE]] [[Tu finis et tu retournes dans ta chambre avant qu'elle arrive.|CH1CHAMBRESEULE]] La cuisine sent la soupe froide et le détergent. Il y a une casserole dans le frigo avec un post-it : *réchauffe 5 min à feu doux — ne brûle pas tout.* Tu réchauffes. Tu manges debout sur le plan de travail. C'est une soupe aux lentilles. Solène en fait souvent dans les périodes comme celle-là. Dehors, il fait presque nuit. --- [[Solène rentre.|CH1SOLENE]] Elle entre avec ses clés qui font du bruit. Elle a un porte-clés trop chargé — un porte-bonheur en céramique que son père lui a rapporté d'un voyage, une photo plastifiée de votre premier appartement ensemble, un trombonne qu'elle a mis là pour une raison qu'elle a oubliée et qu'elle n'a jamais enlevé. Ce bruit de ses clés dans la serrure, tu l'associes à *quelqu'un revient*, c'est la définition sonore du retour dans cet appartement. Elle te voit dans la cuisine. Elle ne dit pas *ah tu t'es levée* ou *enfin tu manges*. Elle dit : — Y'a encore de la soupe ? — J'en ai laissé. Elle pose ses affaires — le sac sur le crochet, les chaussures rangées à côté et pas dedans le meuble à chaussures parce que le meuble à chaussures est plein depuis deux ans et qu'elles ont toutes les deux renoncé à le vider — et elle se sert. Elle s'installe à côté de toi sur le plan de travail. Vos jambes se balancent dans le vide en parallèle. Vous mangez sans parler pendant un moment. C'est Solène. Trois ans de colocation, deux déménagements, une rupture chacune à des moments différents, une période il y a environ un an et demi où vous avez failli ne plus vous parler pour une raison qui avait semblé énorme et qui semble maintenant petite mais que vous ne regardez jamais directement. Elle sait faire le vrai silence — pas le silence inconfortable qui attend qu'on le remplisse, pas le silence qui dit *dis-moi quelque chose*, juste le silence qui est là avec toi. — T'as travaillé aujourd'hui ? elle dit enfin. — Un peu. *(C'est un mensonge poli. Elle le sait. Elle ne relève pas.)* — Y'a un truc ce week-end, dit-elle. Chez des amis de l'atelier. Tu viendrais pas, j'imagine. — Probablement pas. — OK. *(Pas de pression. Pas de* ça te ferait du bien *ou de* t'aurais besoin de voir des gens*. Juste OK. Elle a appris depuis longtemps que les* ça te ferait du bien *ne font pas de bien — ils font sentir qu'on devrait aller bien et qu'on n'y arrive pas.)* --- [[Vous parlez encore un peu — la soupe, l'école, Rosalie.|CH1PARLER]] [[Tu retournes dans ta chambre. Tu as besoin d'être seule encore.|CH1CHAMBRESEULE]] — T'as l'air un peu mieux, dit-elle. Comparé à la semaine dernière. Tu réfléchis honnêtement à si c'est vrai. — Peut-être, tu dis. — T'as dormi ? — Plus ou moins. — Plus ou moins c'est mieux que pas du tout. *(Elle a une façon de prendre les non-réponses et d'en faire quelque chose d'acceptable. De transformer les approximations en progrès. Tu ne sais pas si c'est de l'optimisme ou de la méthode ou juste elle.)* — J'ai reçu un mail de l'école, tu dis. — Le devoir ? — Ouais. Ils donnent jusqu'au 15. — C'est dans dix jours. T'as le temps. *(Dix jours. Tu n'avais pas calculé. Ça paraît plus gérable dit comme ça — une durée concrète, une chose qui a un bord.)* — Et Rosalie ? dit-elle. Elle t'a pas envoyé un truc il y a quelques jours ? — Je lui répondrai demain. Solène ne dit rien. Elle rince son bol. Elle le pose à l'envers sur l'égouttoir. — OK. Bonne nuit, $prenom. — Bonne nuit. *(Elle ne te demande pas si tu vas bien. Elle sait que tu dirais oui. Elle sait que oui serait à moitié vrai. Elle laisse la lumière allumée dans le couloir — tu le vois sous ta porte depuis ta chambre, ce liseré de lumière chaude, depuis le premier soir de ta première mauvaise période dans cet appartement. Elle n'a jamais dit qu'elle le faisait exprès. Tu n'as jamais dit que tu avais remarqué. Certaines choses entre vous existent sans avoir besoin d'être dites.)* --- [[Tu retournes dans ta chambre.|CH1CHAMBRESEULE]] Ta chambre. La fissure au plafond. La lumière de la rue qui filtre sous le rideau — orange, la couleur des lampadaires, cette lumière particulière des nuits parisiennes qui n'est jamais vraiment noire. La plante qui résiste sur le rebord de la fenêtre. Le carnet fermé sur le bureau. Tu t'allonges. Sous la porte, la lumière du couloir — Solène a laissé la lumière allumée. Comme toujours. Tu fermes les yeux. *(Tu penses à demain. Au mail de l'école. À Rosalie à qui tu répondras. À l'assiette vide sur le bureau et aux lentilles qui étaient bonnes malgré tout.)* *(Et puis, dans l'espace juste avant le sommeil où les pensées commencent à perdre leur architecture, tu penses à lui. Pas vraiment à lui — à sa voix. La voix grave dans les écouteurs depuis des semaines, cette façon qu'elle a de rendre le silence habitable. Tu n'as pas mis de musique ce soir mais tu te souviens de la musique.)* *(C'est comme ça que tu t'endors — avec sa voix quelque part dans la tête, pas comme un fantasme, juste comme une présence. Quelque chose qui est là.)* --- [[Chapitre 2.|CH2DEBUT]] Tu l'as trouvé par accident. C'était en mars. Tu étais dans une mauvaise semaine — une de celles où sortir du lit représente une négociation avec toi-même. Tu faisais défiler SoundCloud sans vraiment écouter, ces playlists générées automatiquement qui mettent des choses les unes après les autres, et sa voix était arrivée dans l'ordre aléatoire entre deux morceaux que tu ne te rappelles plus. Tu avais rembobiné. Pas pour comprendre. Juste pour réécouter. *(Ce geste de rembobiner. C'est souvent là que tout commence.)* --- Sa voix est grave, légèrement rauque, avec quelque chose de mat dans la production — pas lisse, pas poli, pas cherché. Elle ne cherche pas à être belle et l'est quand même, d'une façon qui n'a pas besoin de le savoir. Il chante en coréen — tu en as appris quelques mots par curiosité après, assez pour comprendre le cadre sans saisir les détails. Les mots ont leur sens mais aussi une texture, quelque chose qui dépasse ce qu'ils signifient. Il y a une ligne dont tu as cherché la traduction un soir, plusieurs versions qui ne s'accordaient pas : *je voulais être quelqu'un d'autre pour toi et puis j'ai compris que tu préférais personne.* Tu as fermé l'onglet immédiatement. Ce genre de phrase qui arrive dans un endroit que tu gardais fermé et qui l'ouvre en passant. --- Le profil SoundCloud : cent quatre-vingt-deux abonnés. Six morceaux. Le dernier posté il y a trois semaines. Pas de photo de profil — juste une couleur unie, bordeaux. Un lien vers un Instagram. L'Instagram : deux cent trente abonnés. Des posts rares — des photos de studios, des captures d'écran de partitions, deux ou trois photos de Paris depuis des fenêtres, jamais son visage en entier. Une bio qui dit simplement : *musique / paris / ailleurs.* *(Deux cent trente personnes. Toi incluse maintenant.)* Tu écoutes les six morceaux jusqu'au bout. Puis tu les réécoutes. Tu t'endors avec le quatrième qui tourne — celui qui finit sur trente secondes de son ambiant, de rue ou de vent, quelque chose d'extérieur qui entre. *(Il a une façon de finir les choses sans les conclure. Tu notes ça sans savoir encore que ça te ressemble.)* --- [[Tu continues à écouter les jours suivants.|CH2GLISSEMENT]] [[Tu poses le téléphone. Tu essaies de ne pas aller trop loin ce soir.|CH2LIMITE]] (set: $coutReel to $coutReel + 1) Tu cherches. Tu commences par les morceaux — les anciens d'abord, ceux d'avant la période actuelle, une époque où le son était plus brut et moins construit, quelque chose qui ressemble à quelqu'un qui apprend encore où mettre son poids et qui fait confiance à l'instinct parce qu'il n'a pas encore la technique pour autre chose. Il y a une brutalité dans ces morceaux-là qui te touche différemment de la précision des récents. Comme voir les deux versions d'une même personne et comprendre le chemin entre elles. Puis les interviews. La première dure une heure. Les sous-titres sont approximatifs — traduits automatiquement, avec ces maladresses particulières des traductions automatiques qui disent parfois l'inverse de ce qui a été dit ou qui produisent des formulations que personne n'emploierait à l'oral. Mais il y a assez pour comprendre. Il répond aux questions avec une façon de peser les mots avant de les dire, de laisser du vide là où d'autres auraient rempli, de prendre les questions au sérieux même quand elles ne le méritent pas vraiment. À un moment l'interviewer lui demande ce qu'il fait quand il est bloqué. Il dit — et la traduction automatique te donne quelque chose d'approximatif mais l'idée y est : *J'arrête. Je fais autre chose. Je regarde des gens depuis une fenêtre, ou j'écoute quelque chose que j'aime déjà. Forcer ne marche pas pour moi — ça donne quelque chose de fermé, qu'on entend dans le résultat. Je préfère attendre que ça veuille.* L'interviewer demande : et si ça ne veut jamais ? Il sourit légèrement — pas un sourire poli, quelque chose de plus petit, plus intérieur, le sourire de quelqu'un qui a déjà eu cette peur et qui la connaît bien maintenant. *Ça finit par vouloir. Ça a toujours fini par vouloir.* *(Tu restes avec ça. Attendre que ça veuille. Tu penses à ton carnet vide. À tous les jours où tu t'es assise devant quelque chose de blanc et où rien n'est venu. Tu te demandes si tu attends ou si tu n'as juste pas encore trouvé comment attendre.)* Il y a un moment dans cette interview — vers la fin, un moment apparemment anodin — où quelqu'un hors-champ dit quelque chose et il rit. Un vrai rire, pas calculé : la tête légèrement de côté, les yeux qui plissent jusqu'à presque disparaître, quelque chose de complètement différent qui traverse son visage pendant deux secondes. Deux secondes. Et tu comprends quelque chose que les heures d'écoute n'avaient pas encore donné. Il y a quelqu'un là. Avec des réflexes et des angles et des choses qui le font rire. Une personne réelle, avec ses propres façons d'être dans le monde que tu n'imagines pas — que tu observes, depuis une distance mesurable, depuis l'écran de ton téléphone dans ta chambre à Paris. *(Tu notes, sans t'en rendre compte : comment il tient sa tasse pendant l'interview. Les deux mains. Comme s'il avait besoin de la chaleur même en studio, même sous les lumières.)* Quand tu lèves les yeux de ton téléphone, il fait nuit complète. Tu n'avais pas remarqué la lumière partir. La pièce est dans le noir et la lumière de l'écran t'aveugle légèrement quand tu baisses les yeux dessus. Il est — tu vérifies — vingt-deux heures quarante. Tu es entrée là-dedans à dix-sept heures environ. *(Solène a frappé à ta porte à un moment. Tu te souviens du bruit — deux coups discrets, sa façon de frapper quand elle n'est pas sûre que tu veuilles être dérangée. Tu n'as pas répondu parce que tu étais au milieu de quelque chose et tu ne voulais pas t'arrêter. Elle est repartie sans insister.)* *(Tu lui écriras. Tu lui diras que tu dormais.)* --- [[Continuer — le premier glissement.|CH2GLISSEMENT]] Tu poses le téléphone. *(Tu connais ce mécanisme. Savoir comment ça finit n'empêche pas de vouloir recommencer. Mais ce soir tu poses le téléphone.)* La chanson tourne encore dans les écouteurs. Tu laisses finir le morceau. Tu retires les écouteurs. Tu fermes les yeux. *(Et malgré toi — dans l'espace entre veille et sommeil — sa voix revient. Pas la musique, juste la voix. La texture grave de quelqu'un qui a mis quelque chose de vrai dans quelque chose de petit.)* *(Tu t'endors dedans.)* --- [[Continuer.|CH2GLISSEMENT]] Les semaines suivantes ont une texture légèrement différente. Pas meilleure, exactement. Différente. Il y a quelque chose dans sa voix qui fait que la chambre est moins hermétique, que le plafond est moins proche. *(Tu sais comment ça s'appelle. Tu as lu des articles — parasocial, attachement, projection. Tu connais la terminologie.)* *(Savoir le mécanisme n'a jamais empêché le mécanisme.)* Tu reviens à son profil souvent. Pas de nouveaux posts — il met rarement quelque chose. Mais tu regardes les anciens, tu zoomes sur les détails des photos de studio, tu essaies de comprendre comment il travaille depuis les fragments qu'il laisse. *(Deux cent trente personnes qui font peut-être la même chose. Tu n'y penses pas.)* Tu ouvres le carnet un jour. Tu dessines quelque chose. Pas grand-chose — des lignes qui ont une direction. C'est la première fois depuis des mois que tu ouvres le carnet et que quelque chose en sort. Ce soir-là, Solène rentre et te trouve dans la cuisine en train de faire du thé. — T'as l'air différente. — Différente comment. — Là. Présente. *(Tu penses à lui en l'entendant dire ça. Tu décides de ne pas examiner ce lien-là.)* --- [[Chapitre 3 — La rencontre.|CH3DEBUT]] La première fois que tu le vois en vrai, tu fais semblant de ne pas le reconnaître. C'est un mardi matin de janvier dans un café rue du Temple — grandes fenêtres, lumière d'hiver à plat, l'odeur de cannelle que les cafés parisiens mettent parfois dans l'air comme une promesse. Tu es venue travailler. Tu t'installes, tu commandes, tu ouvres ton carnet. Et puis tu lèves les yeux et il est là. À la table d'à côté. Un vieux casque sur les oreilles. Un ordinateur. Sa tasse qui fume encore. *(Tu le reconnais immédiatement — bien sûr que tu le reconnais, tu as passé des semaines à regarder ses interviews, les vidéos capturées sur des téléphones dans des petites salles, les photos que les gens partagent. Tu connais la façon dont il incline la tête quand il écoute quelque chose. Tu connais le pull marine qu'il a sur le dos maintenant, usé aux coudes, que tu avais vu dans un live filmé il y a quatre mois.)* *(Et tu décides, immédiatement et sans te demander pourquoi, de ne pas lui parler.)* Ce n'est pas de la timidité exactement. C'est quelque chose de plus compliqué — la conscience aiguë du déséquilibre. Il est là, ordinaire, qui travaille, qui ne sait pas que tu existes. Et toi tu sais des choses sur lui. Comment il dort mal. Ce qu'il pense de la façon dont les chansons finies ne lui appartiennent plus. La phrase qu'il a dite sur l'obstruction. Lui parler serait traverser quelque chose qu'on ne traverse pas normalement. Ce serait rendre visible un rapport qui n'est censé aller que dans un sens. Tu regardes ton carnet. Tu travailles — ou tu essaies. --- [[La matinée passe. Tu ne lui parles pas.|CH3PASSE]] La matinée passe. Tu dessines — vraiment dessines, ta main trouve quelque chose sur la page, peut-être parce que tu es tellement concentrée à *ne pas regarder* vers sa table que l'énergie va ailleurs, dans le stylo, dans les lignes. Tu remplis trois pages. C'est mieux que ce que tu as fait en deux semaines. À un moment — onze heures peut-être — tu entends le son de son casque posé sur la table. Un raclement de chaise. Des pas. Tu ne lèves pas les yeux. Tu l'entends s'arrêter à côté de ta table. — Excuse-moi. *(Sa voix. La même. Mais là elle vient de quelque part, elle a une direction, elle traverse l'air du café et arrive à tes oreilles depuis peut-être cinquante centimètres.)* Tu lèves les yeux. Il tient son ordinateur contre sa poitrine. Il regarde ta table — le carnet ouvert, les pages que tu as remplies, les trois heures de travail. — T'aurais un stylo ? Le mien est mort. *(C'est tout. Il a besoin d'un stylo. Il ne te reconnaît pas, bien sûr — pourquoi te reconnaîtrait-il, il ne t'a jamais vue. Il a juste besoin d'un stylo et tu es la personne la plus proche.)* Tu prends un stylo dans ta trousse. Tu le lui donnes. — Merci. Il retourne à sa table. Il note quelque chose rapidement dans un carnet — spiralé, petit, qu'il sort de sa poche. Il te rend le stylo en passant quelques minutes plus tard, sans s'arrêter, juste un geste. Il ne dit rien d'autre. *(Et c'est tout. C'est l'intégralité de la première interaction. Un stylo emprunté et rendu. Rien.)* *(Mais tu y penses dans le métro du retour. Tu y penses en rentrant. La texture de sa voix dans le café, à cinquante centimètres.)* --- [[Tu retournes au café — pas tout de suite.|CH3RETOUR]] Tu n'y retournes pas tout de suite. Tu attends une semaine — pas intentionnellement, les jours passent, tu as rendu le devoir en retard avec une extension qu'on t'a accordée sans commentaire et tu essaies de rattraper autre chose, un projet en cours qui a pris du retard pendant les mauvaises semaines. La vie ordinaire reprend un peu de place. *(Dans cette semaine tu penses à lui — à sa voix dans le café, au stylo, au carnet qu'il a sorti de sa poche. Tu penses à ça comme on pense à des choses qu'on ne poursuit pas vraiment. Tu l'écoutes le soir dans les écouteurs et c'est différent maintenant — pas plus intense, juste différent. Il a une façon de tenir un stylo. Il a besoin d'un stylo parfois.)* *(Tu ne lui as pas parlé. Tu le sais. Et tu sais aussi que lui n'avait aucune raison de s'en souvenir.)* Solène te demande un soir comment ça va. Tu lui dis bien — et cette fois c'est à peu près vrai, tu as mangé régulièrement cette semaine, tu as dormi à des heures normales, le carnet a de nouvelles pages. — T'as l'air différente, elle dit. Depuis quelques semaines. — Différente bien ou différente bizarre ? — Différente là, elle dit. Présente. *(Tu penses à lui en l'entendant dire ça. Tu décides de ne pas examiner ce lien-là.)* --- [[La deuxième rencontre — une erreur de commande.|CH3DEUXIEME]] La deuxième fois c'est une erreur de commande. Tu es revenue au café le mardi suivant. Il est là — même table, même casque, même posture. Tu t'installes suffisamment loin pour ne pas avoir à décider quoi faire si vos regards se croisent. La serveuse apporte deux cafés à ta table. — C'est pas moi, tu dis. Elle vérifie son carnet. Elle fronce les sourcils. — La table 4 ? — Je suis à la table 6. Elle regarde autour d'elle avec la tête de quelqu'un qui a trop de choses à gérer. Elle prend un des cafés, laisse l'autre. *(Tu restes avec un café en trop sur ta table. Tu le regardes.)* Quelques secondes après, $mari retire son casque. Il regarde sa table. Il regarde vers le comptoir. Il a l'air de quelqu'un qui attendait quelque chose et qui comprend que ça n'arrive pas. Tu prends le café en trop. Tu te lèves. Tu vas à sa table. — Je crois que c'est le tien. Il te regarde. Une seconde — ce moment où il te replace. Le stylo, la semaine dernière. — Ah. Merci. Il prend le café. Tu vas repartir. — T'as bien travaillé ? il dit. *(Il se souvient. Ou plutôt — il a remarqué que tu travaillais, et il s'en souvient. C'est petit. C'est précis.)* Tu te retournes. — Mieux que d'habitude. — C'est quoi d'habitude ? — Pas grand-chose. Il hoche légèrement la tête. Il ne dit pas *ah dommage* ou *ça va aller*. Il dit juste : — Je connais ça. *(Et tu rentres à ta table. Et vous ne vous reparlez pas de la matinée. Mais quelque chose a changé dans la façon dont vous occupez le même espace — une reconnaissance mutuelle, sobre, qui ne demande rien encore.)* --- [[Les semaines suivantes — comment ça s'installe.|CH3SINSTALLE]] Ça s'installe lentement. Pas une décision — une accumulation de mardis. Vous êtes là tous les deux, régulièrement, et à un moment ça cesse d'être une coïncidence sans que vous ayez eu à le dire. Vous vous saluez. Parfois vous parlez, par fragments. Parfois vous travaillez en silence pendant trois heures et vous partez sans avoir échangé grand-chose, et c'est bien aussi. Il s'appelle $mari. Tu l'apprends au cours d'une conversation sur la musique, et tu prononces son prénom pour la première fois en essayant de ne pas montrer que tu le savais déjà. *(Ce mensonge par omission. Tu ne lui as pas dit que tu le connaissais avant ce café. Peur que ça change quelque chose dans ce qui commence à exister entre vous, cette chose fragile et non-définie. Il ne le sait pas. Il croit que vous vous êtes trouvés par hasard. D'une certaine façon c'est vrai.)* Ce que tu apprends sur lui dans l'ordre : Il dort mal — il te le dit entre deux sujets, comme une observation : *je fonctionne mieux après minuit. Le silence a une meilleure texture.* Tu dis que tu comprends. Tu le penses vraiment. Il est mauvais pour les transitions. Les fins de soirée, les goodbyes — il devient légèrement rigide, comme quelqu'un qui n'a pas de protocole pour ça et qui fait avec les outils qu'il a. *(Tu trouves ça touchant et légèrement agaçant en même temps.)* Il a des certitudes sur des choses précises — des certitudes fermées, que tu sens sous les conversations comme des roches sous la surface. Un jour il dit quelque chose sur la façon dont les gens qui n'ont pas de pratique artistique ne peuvent pas vraiment comprendre une œuvre, pas profondément. Il dit ça sans méchanceté, comme une évidence. Tu n'es pas d'accord. Tu penses que c'est une position élitiste et légèrement paresseuse. Tu ne le dis pas ce jour-là. --- [[Plusieurs semaines passent. Un soir il envoie un message différent.|CH3SOIREE]] [[Un jeudi de février, il t'invite directement chez lui.|CH3INVITATION]] Un mercredi soir de fin janvier, il t'envoie un message. Pas *tu veux venir écouter quelque chose ce soir* — ça, c'est plus tard. Juste : *y'a un truc ce soir si t'as envie. une salle dans le 11e. commence à 22h.* *(C'est la première fois qu'il te contacte hors du café. Tu regardes le message pendant un moment. Tu penses à Solène qui dort tôt le mercredi. Tu penses à ce que tu faisais ce soir — rien, exactement rien.)* Tu réponds : *ok.* Il envoie l'adresse. --- La salle est dans une cour intérieure, derrière une porte qui ne ressemble à rien depuis la rue. À l'intérieur il fait chaud et sombre et les basses arrivent avant que tu aies le temps de t'adapter. Pas de scène à proprement parler — juste un DJ dans le fond, de la lumière rouge qui pulse, des gens debout partout. Tu le trouves près du bar. Il a l'air différent hors du café — pas méconnaissable, juste dans un autre registre. Plus détendu dans les épaules. Il te tend un verre sans demander ce que tu voulais. — T'aimes ce genre de trucs ? il dit. — Je sais pas encore. — Moi non plus. Mais j'avais besoin de bruit ce soir. *(Besoin de bruit. Tu comprends ça — cette chose que fait parfois le bruit, remplir l'espace de façon à ce que les pensées n'aient plus de place. Tu n'aurais pas dit ça avec ces mots mais maintenant que c'est dit tu ne trouves pas d'autres.)* --- [[Vous restez dans cette salle jusqu'à très tard.|CH3SOIREESUITE]] Vous ne parlez pas beaucoup — le bruit rend les conversations difficiles, il faut se pencher, répéter, et à un moment vous abandonnez les mots pour juste être là côte à côte dans la densité de la salle. À un moment il disparaît quelques minutes et revient avec d'autres verres. À un autre moment tu regardes la foule et tu réalises que ça fait longtemps que tu n'avais pas été dans un endroit comme ça — physiquement dans un endroit, parmi des gens, avec du bruit qui vient de partout. *(Longtemps. Tu ne saurais pas dire combien.)* Vers une heure du matin la salle commence à se vider légèrement. Il se penche vers toi. — On sort ? Dehors l'air est froid et brutal après la chaleur de l'intérieur. Vous restez sur le trottoir, les oreilles qui sonnent légèrement, les yeux qui s'habituent à la rue. Il dit — pas en te regardant, les yeux sur quelque chose devant lui : — Des fois j'ai l'impression que ce que je fais ça sert à rien. Que ça touche personne. Deux cent trente personnes sur SoundCloud et j'arrive même pas à savoir si elles écoutent vraiment ou si elles laissent juste tourner. *(Deux cent trente. Tu les connais, ce chiffre. Tu fais partie de ces deux cent trente.)* *(Tu ne dis pas ça.)* — Tu fais quoi pour ça ? tu demandes. — Je viens dans des endroits comme ça. J'écoute des gens qui font mieux que moi. Ça remet les choses à leur place. *(Quelque chose dans cette honnêteté — l'admettre comme ça, dans le froid sur un trottoir, sans mise en scène — te touche d'une façon que tu n'attendais pas. Il n'est pas en train de se plaindre. Il décrit juste ce qu'il fait pour continuer.)* Tu dis : — J'ai écouté tes morceaux. Il se retourne vers toi. Il te regarde vraiment. — Tous ? — Les six. Un silence. Il n'a pas l'air flatté exactement — plutôt comme quelqu'un qui vient d'apprendre quelque chose et qui ne sait pas encore quoi en faire. — C'est les premiers trucs que je mets dehors depuis deux ans, il dit. Je savais pas si c'était bien. — Le quatrième. La façon dont ça finit — le son de rue qui entre. J'ai cru que ça allait encore durer et puis non. Et ça m'a manqué. *(Il reste silencieux un moment.)* *(Puis :)* — C'est exactement ce que je voulais que ça fasse. *(Et là quelque chose change dans la façon dont vous vous regardez. Pas romantique encore — quelque chose de plus précis. La reconnaissance de quelqu'un qui a mis quelque chose dehors et qui découvre que quelqu'un d'autre l'a vraiment reçu.)* --- [[Quelques semaines plus tard — il t'invite chez lui.|CH3INVITATION]] Un jeudi de février, il ferme son ordinateur et il dit : — J'ai fini quelque chose. Enfin presque. Si tu veux venir écouter ce soir. Il dit ça directement, sans mise en scène. Pas une invitation appuyée — une information qu'il donne et dont tu fais ce que tu veux. *(Tu penses à Solène. Tu penses que tu devrais lui dire où tu vas. Tu penses que ce serait bizarre de refuser — deux mois de cafés silencieux et de conversations fragmentées, et voilà quelque chose de concret qui s'offre.)* — OK, tu dis. — Dix-neuf heures. Je t'envoie l'adresse. *(Il a ton numéro depuis trois semaines — une semaine tu avais oublié ton carnet sur une table et il l'avait mis de côté et t'avait écrit pour te le dire.)* Il t'envoie l'adresse dans l'après-midi. Tu écris à Solène : *je sors ce soir.* Elle répond : *ok cœur orange.* Rosalie t'a envoyé un message deux jours avant — *t'es encore vivante ?* — que tu n'as pas encore lu vraiment, que tu liras ce soir en rentrant, tu te dis. Tu ne le liras pas ce soir en rentrant. --- [[Chapitre 4 — chez lui.|CH4DEBUT]] Son appartement est au quatrième étage sans ascenseur dans le onzième. L'escalier sent la pierre. Il a laissé la porte entrouverte. L'appartement est petit et encombré — pas du désordre, de l'accumulation. Des câbles le long des murs. Des livres ouverts à des pages marquées. Des disques rangés selon une logique qui lui appartient. Une plante sur le rebord de la fenêtre, petite et légèrement penchée. *(Tu penses à ta propre plante sur ton propre rebord. Tu ne dis rien.)* $mari est dans le coin équipement, de dos, qui règle quelque chose. — Assieds-toi où tu veux. Tu t'assieds sur le canapé. Tu poses ton manteau. Tu attends. Il finit ce qu'il faisait. Il se retourne. — T'as trouvé facilement ? — Oui. — Tu veux boire quelque chose ? — Eau c'est bien. Il va à la cuisine. Il revient avec deux verres. Il s'assoit par terre devant le canapé — pas sur le canapé, par terre, le dos appuyé contre le bord du meuble, les jambes allongées. C'est probablement sa position par défaut. — Alors, il dit. Tu veux entendre le truc ? — C'est pour ça que je suis là. Il sort son téléphone. Il cherche. Il lance quelque chose. --- [[Tu écoutes.|CH4ECOUTE]] La musique commence. *(Si tu veux l'écouter pendant que tu lis : (link: "→ ouvrir la musique")[(open-url: "https://youtu.be/VvuWMBCBIjA")] — le lien s'ouvre dans un autre onglet.)* Ce n'est pas un morceau fini et tu l'entends dès les premières secondes. Il y a des couches — une basse très douce en dessous, quelque chose qui pulse lentement, et par-dessus des cordes qui cherchent une mélodie sans tout à fait l'atteindre. Comme quelqu'un qui essaie de retrouver un rêve dont il ne lui reste que la couleur. $mari a fermé les yeux. Il écoute ce qu'il a fait avec la même attention qu'il écouterait n'importe quoi d'autre — honnêtement, en cherchant ce qui manque. Tu écoutes aussi. La basse. Les cordes. Et au milieu — à deux minutes et quelques — une ligne qui hésite. Qui commence et ne sait pas si elle va monter ou descendre, qui reste suspendue une fraction de seconde de trop. *(Cette hésitation. Tu la reconnais de l'intérieur.)* Le morceau finit sans conclure. Un endroit où ça s'arrête. Le silence après est différent du silence avant. — T'as entendu le milieu ? il dit, les yeux toujours fermés. — Oui. — Qu'est-ce que t'as entendu ? — Quelque chose qui hésite. Comme si t'avais deux envies et que t'arrivais pas à choisir laquelle laisser gagner. Un silence. Il ouvre les yeux. Il regarde le mur en face. — Ouais. *(Ce ouais qui dit : tu as entendu ce que j'entends.)* Il se lève. Il va à la fenêtre. Paris, quatre étages plus bas. — T'as faim ? — Un peu. — J'ai des trucs. Je sais pas ce que ça va donner. — OK. --- [[Il cuisine — et une première friction.|CH4CUISINE]] La cuisine est séparée du reste par un comptoir. Tu peux le voir depuis le canapé. Il cherche dans les placards. Il renifle des herbes avant de décider. Il sort des pâtes, une boîte de tomates. — T'aimes les câpres ? — Je sais pas trop. — C'est pas grave, j'en mets pas beaucoup. *(Il décide à ta place dans les petites choses. Il fait une proposition et il la tient. Tu trouves ça reposant — ne pas avoir à avoir un avis sur tout.)* Tu tires le plaid sur tes jambes. — Tu veux que je fasse quelque chose ? — Non. Reste là. *Reste là.* Pas *t'inquiète* — *reste là.* Comme si ta présence sur ce canapé était quelque chose qu'il choisit. — C'est quoi le truc que tu travailles en ce moment ? il demande. Pour l'école. — Une série d'images sur quelque chose de personnel. Ils ont dit intime mais je sais pas ce que ça veut dire pour moi. Tout ce que je fais est intime ou rien ne l'est. — C'est une bonne question. — C'est surtout que j'arrive pas à trancher. Il remue dans la casserole. Il dit : — La différence entre intime et pas intime c'est la distance. Intime c'est quand t'es trop proche pour voir les contours. Tu réfléchis à ça. — Dans ce cas tout ce que j'ai fait depuis six mois est intime. — Probablement. — C'est pas rassurant. — Non. *(Il ne te rassure pas. Il confirme et il laisse ça là.)* Il goûte. Grimace légère. — Manque de sel. — T'as pas de sel ? — J'en ai mais j'oublie toujours. Il cherche. Le sel est au fond d'un placard, derrière des choses qui n'ont pas bougé depuis longtemps. *(Tu remarques ça — que certains coins de cet appartement ont l'air de ne pas avoir été touchés depuis longtemps. Comme quelqu'un qui vit intensément dans certains espaces et qui en laisse d'autres complètement de côté. Tu ne sais pas encore si c'est une observation neutre ou si ça dit quelque chose sur lui.)* Il tient le sel comme s'il avait résolu quelque chose d'important. Tu souris sans le vouloir. --- [[Vous mangez — et tu dis ce que tu penses vraiment.|CH4MANGER]] Vous mangez sur le canapé, les assiettes sur les genoux. C'est légèrement précaire. C'est bien. C'est bon — simple, honnête. — T'as dit à quelqu'un où t'étais ce soir ? il demande. — À ma colocataire. — Bien. *(Ce réflexe — vérifier que tu es reliée au monde. Tu le notes.)* Vous finissez. Il pose les assiettes dans l'évier — il fera la vaisselle demain, tu le devines. Il revient, s'assoit à côté de toi, tire le plaid sur lui aussi. La nuit avance. Une conversation sur un cinéaste. Une autre sur un livre. À un moment tu mentionnes quelque chose qu'il a dit — une de ses positions artistiques, celle sur les gens sans pratique artistique qui ne peuvent pas vraiment comprendre une œuvre. Tu n'avais pas prévu de le dire ce soir. Ça sort quand même. — J'y ai pensé, tu dis. Ce que tu as dit l'autre jour sur les gens qui font pas d'art. — Ouais. — Je suis pas d'accord. Il te regarde. — Je pense que c'est une position qui se protège elle-même, tu dis. T'as pas à défendre ton travail contre les gens qui le comprennent pas si tu décides d'avance qu'ils peuvent pas le comprendre. Un silence. Il ne dit pas *t'as raison* immédiatement. Il ne dit pas *t'as tort* non plus. Il reste avec ça quelques secondes, et tu vois à son visage qu'il ne l'avait pas examiné comme ça. — C'est possible, il dit enfin. Je suis peut-être trop dans ma position là-dessus. *(Pas un accord complet — une ouverture. C'est différent d'un accord complet. Un accord complet aurait été trop facile.)* *(Et tu remarques quelque chose : tu lui as dit ce que tu pensais vraiment. Pas pour le contrarier — parce que tu le pensais. Et il l'a entendu sans se défendre.)* *(C'est rare. Tu ne sais pas encore à quel point.)* --- [[Il est très tard. Avant de s'endormir, il dit quelque chose.|CH4MURMURE]] Il est très tard. Tu es à moitié allongée contre lui — tu ne te souviens pas exactement du moment où ça s'est produit. Ton épaule contre son épaule. Ta tête dans le creux entre son épaule et son cou. Son menton posé dans tes cheveux, légèrement, le poids d'une décision. Sa main dans tes cheveux — pas une caresse, juste posée là. Le poids de la paume. La nuit dehors est presque silencieuse. Cette heure-là à Paris où les gens ont fini de rentrer et où les autres ne sont pas encore levés. Dans cet état entre-deux — sa voix déjà dans le demi-sommeil, légèrement ralentie, les mots qui arrivent sans être tout à fait choisis : — Tu pourrais me garder ici pour toujours si tu le voulais. *(Tu ne bouges pas.)* *(Sa respiration se régularise progressivement. Il dort.)* *(Tu restes éveillée longtemps dans le silence de son appartement. Sa main dans tes cheveux. Paris presque silencieuse dehors.)* *(Tu penses à cette phrase. Elle a la forme d'une déclaration — quelque chose sur ta capacité à le retenir, sur le pouvoir que tu aurais sur lui. C'est beau, ce genre de phrase. C'est exactement le genre de chose qu'on garde.)* *(Mais il y a quelque chose dans* si tu le voulais *que tu n'arrives pas à situer ce soir. Comme si la condition était toi. Comme si c'était ta volonté qui rendait quelque chose réel. Comme si sans ta volonté il ne serait simplement... pas là.)* *(Tu ranges ça pour plus tard. Pour la lumière du jour.)* *(Tu t'endors enfin, contre lui, dans cet appartement qui sent le bois et les câbles électroniques.)* --- *(Quelque part dans un autre appartement, sous une porte, la lumière du couloir est allumée. Solène attend ou dort en attendant.)* *(Tu n'y penses pas.)* --- [[Le lendemain matin.|CH4MATIN]] *(Sa voix dans les enceintes ce soir-là — le quatrième morceau, celui qui finit sur trente secondes de bruit de rue.)* *(Si tu veux l'entendre pendant que tu lis :)* (link: "→ Ouvrir la musique dans un autre onglet")[(open-url: "https://youtu.be/VvuWMBCBIjA")] *(Le lien s'ouvre ailleurs. Tu peux continuer à lire ici.)* --- [[Continuer.|CH4MURMURE]] Tu te réveilles avant lui. La lumière dans cet appartement le matin — elle entre par une fenêtre qui fait face à l'est, et en hiver elle est basse et dorée et elle fait des ombres longues sur le plancher, sur les câbles, sur les disques rangés sur l'étagère. Tu restes immobile à regarder ça pendant un moment. Tu ne penses pas à grand-chose. Tu regardes juste. $mari dort. Sans tension dans le corps — cette façon d'être allongé comme quelqu'un qui n'a rien à se reprocher, sans ce garde-à-vous permanent que tu as toi, même endormie. Il ouvre les yeux. Il te regarde — pas surpris de te voir là, ou surpris dans le bon sens, comme une bonne nouvelle dont il se souvient. Tu dis : — T'as bien dormi ? — Oui. Toi ? — Bien. *(C'est vrai. Tu as dormi peu mais ce peu était dense, solide. Sans te réveiller à chercher quelque chose dans le noir.)* Il se redresse lentement. Il a les cheveux de travers. Une marque légère sur sa joue — le pli du tissu. Il la cherche du bout des doigts distraitement, il abandonne. — Café, il dit. *(Pas une question, pas vraiment. Une proposition formulée comme un fait.)* — Oui. Il se lève. Il va dans la cuisine. Tu l'entends chercher la cafetière, faire couler l'eau, les petits bruits d'une matinée. --- Il revient avec deux tasses. Il te donne celle avec une anse. Il prend la sienne sans — tu as remarqué qu'il fait toujours ça, que tu ne lui as jamais demandé pourquoi, que tu ne le demanderas probablement jamais. Il s'assoit au bord du lit. Pas tout à fait face à toi — de côté, regardant la fenêtre, la lumière dehors. Vous buvez en silence un moment. Un vrai silence, pas un silence qui attend quelque chose. Puis il dit, sans se retourner : — T'as pensé à quoi cette nuit ? Avant de dormir. — À une phrase que t'as dite. — Laquelle ? — Que je pourrais te garder ici pour toujours si je le voulais. *(Un silence. Il hoche légèrement la tête — cet acquiescement intérieur.)* — Et ? il dit. — Je sais pas encore. — C'est honnête. — T'as dit ça en dormant à moitié. — Je sais. Je le pensais quand même. *(Et là — dans cette cuisine, avec le café et la lumière de février et ce je le pensais quand même dit si calmement — quelque chose en toi fait quelque chose que tu ne saurais pas décrire à quelqu'un d'autre. De l'effroi et de la gratitude en même temps. Ces deux choses impossibles ensemble.)* *(Tu bois ton café. Il est trop fort. Tu bois quand même.)* --- [[Tu rentres. Et tu remarques quelque chose en arrivant.|CH4RENTRER]] Tu rentres à onze heures du matin. Solène est dans la cuisine. Elle te regarde. Elle dit juste : — T'as mangé ? — Oui. *(Cette fois c'est vrai.)* Elle te regarde encore une seconde — ce regard entre *je suis contente pour toi* et *j'ai des questions que je vais pas poser* — et elle retourne vers son café. Tu vas dans ta chambre. Tu t'assieds sur ton lit. La fissure au plafond. *(Ta chambre te semble plus petite. Pas vraiment plus petite. Juste — comme si les proportions avaient légèrement changé pendant la nuit. Comme si l'espace que tu occupes ici avait rétréci d'un peu.)* Tu restes assise un moment sans faire quoi que ce soit. *(Et là — là dans cette chambre de retour, dans la lumière ordinaire du matin — une pensée arrive que tu n'attendais pas.)* *(Tu te demandes pourquoi il resterait.)* *(Pas de façon dramatique. Juste une pensée qui passe, légère et familière comme quelque chose qu'on a déjà pensé des centaines de fois sans le formuler : les gens ne restent pas d'habitude. Les gens partent, ou ils s'éloignent, ou ils restent mais autrement — moins présents, moins attentifs, moins là. C'est ce que tu as observé. Pas seulement avec toi — avec tout le monde. L'attention diminue. C'est la loi des choses.)* *(Alors pourquoi il resterait — lui, avec cette façon d'écouter, cette façon de te garder dans sa mémoire, cette façon de dire reste là comme si ta présence était quelque chose qu'il choisit.)* *(La réponse qui vient, que tu n'avais pas cherchée : parce qu'il voit quelque chose que tu ne vois pas encore. Parce qu'il t'a dit y'a quelque chose là qui voulait sortir. Parce qu'il dit tu me manques quand tu es pas là et il le pense.)* *(Et une autre réponse, plus petite, plus froide : parce que tu l'as construit pour rester. Parce que tu contrôles ça.)* *(Tu ne sais pas encore quelle réponse est vraie. Tu te demandes si les deux peuvent l'être en même temps.)* *(Tu te demandes si la distinction a de l'importance.)* Tu prends ton téléphone. Rosalie a renvoyé un message : *ok je prends ça pour un oui t'es vivante, mais sérieusement rappelle-moi quand tu peux.* *(Deux messages en une semaine sans réponse. Tu lui écriras. Pas maintenant — ce soir, ou demain.)* *(Le message de Rosalie reste sans réponse trois jours de plus.)* --- [[Chapitre 5 — Le premier baiser.|CH5DEBUT]] Dans ta vraie vie — tes semaines, ta vie — quelque chose continue de glisser. Tu as raté la date limite du cours. Pas l'extension qu'on t'avait accordée, la date limite de l'extension elle-même. Tu l'apprends par un deuxième mail de l'école, plus sec que le premier. Tu réponds pour expliquer, pour demander encore une chance. *(Tu l'avais vu glisser. Tu avais choisi de ne pas regarder.)* Solène dit quelque chose un soir — sans reproche, juste en passant, elle prépare du thé et elle dit sans te regarder : *tu rentres tard souvent ces derniers temps.* Elle ne dit pas *c'est bien* ou *c'est mal*. Juste l'observation. Tu hoches la tête. Tu ne réponds pas vraiment. Rosalie a arrêté d'envoyer des messages. Pas définitivement — elle laisse de l'espace. Mais le silence vient maintenant de son côté, et tu le sais, et tu ne fais rien. --- Avec $mari, c'est différent. Vous vous voyez plusieurs fois par semaine maintenant. Tu apprends des choses par couches. Il mémorise ce que tu lui dis sans le montrer — des semaines après tu mentionnes quelque chose et il dit *ah oui tu m'avais parlé de ça*, simplement, sans en faire un geste. *(Être gardée dans la mémoire de quelqu'un. Tu avais oublié ce que ça fait.)* Mais il y a des choses aussi. Il y a un soir — tu avais prévu de le voir et tu as une mauvaise journée. Le genre qui arrive encore parfois, sans prévenir. Tu lui envoies un message pour reporter. Il répond rapidement : *je comprends. On reporte à jeudi ?* *(C'est correct. C'est la bonne réponse. Et pourtant quelque chose dans la rapidité du message — dans la façon dont il propose immédiatement jeudi sans demander comment tu vas — te laisse avec quelque chose d'insatisfait.)* *(Il ne t'a pas demandé comment tu allais.)* *(La mauvaise journée passe. Le jeudi arrive. Tu vas chez lui. Il ne mentionne pas le mercredi. Vous passez une bonne soirée.)* *(Tu ne lui dis pas ce que tu avais ressenti. Et lui ne demande pas.)* *(Tu ne réponds pas à cette question-là. Pas ce soir.)* --- [[Un soir de mars — le premier baiser.|CH5BAISER]] C'est un mercredi soir de mars. Vous êtes dans son appartement. Il travaille sur une variation du morceau que tu avais entendu le premier soir — il en a résolu l'hésitation du milieu, il cherche maintenant ce qui vient après. Tu es à l'autre bout du canapé avec ton carnet. La fenêtre est entrouverte. Il y a une odeur de pluie dans l'air. Tu travailles depuis une heure. Ton stylo va et vient — des lignes, des formes, une image qui refuse de se préciser. Tu es à côté de ce que tu cherches sans pouvoir avancer vers lui. Tu t'étires — ce geste involontaire, les bras qui se lèvent, un son entre le soupir et le grognement qui sort avant que tu aies décidé qu'il sortirait. Il a entendu. Il te regarde avec cet air légèrement amusé, la tête inclinée. — Ça va ? — Mes épaules. Il pose son carnet. Il se lève — naturellement, comme si c'était la suite évidente. Il vient s'asseoir derrière toi. Ses mains sur tes épaules. Direct, précis, qui cherche l'endroit où la tension se tient. Ses pouces dans le haut du dos, le bas de la nuque. Ses mains sont froides. *(Froides. Toujours froides — tu t'y es habituée depuis le début. Ce froid de ses mains qui disparaît progressivement contre ta peau, qui devient quelque chose de neutre et puis quelque chose de chaud et puis quelque chose qu'on ne remarque plus.)* Tu ne dis rien. Il ne dit rien. La musique tourne doucement. Ses mains ralentissent. Elles restent posées — le poids de ses paumes, immobiles. *(Une conscience différente de la distance. De sa respiration dans ton dos.)* Il dit : — $prenom. *(Juste ton prénom. Ton prénom dit comme une reconnaissance — je sais que tu es là.)* *(Quelque chose dans ta gorge fait quelque chose.)* Tu te retournes. --- [[Ce qui arrive.|CH5ARRIVE]] Ce qui arrive après n'est pas un grand moment de cinéma. La lampe de son bureau est trop forte d'un côté. La pénombre de l'autre. La musique ne s'arrête pas. Il n'y a pas de geste décisif — c'est que la distance diminue jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à diminuer. Sa bouche sur la tienne est froide aussi, légèrement. Comme ses mains. Et puis elle ne l'est plus. --- Il recule d'un centimètre. Il regarde ailleurs une seconde — la fenêtre, la pièce. Il revient vers toi. — J'aurais dû faire ça plus tôt. *(Pas la phrase romantique qu'on attendrait. La phrase de quelqu'un qui a attendu et qui le regrette un peu, prosaïquement.)* Tu ris. Un vrai rire — surpris, soulagé. — C'est tout ce que t'as à dire ? — J'ai d'autres choses à dire. — Lesquelles ? Il réfléchit — honnêtement, comme toujours. — Plus tard. Ce soir y'a la musique et t'es là et c'est suffisant comme information pour l'instant. *(Cette chose très vieille en toi qui attend toujours la complication lâche un peu. Juste un peu.)* *(Ce soir y'a la musique et t'es là et c'est suffisant.)* Vous restez longtemps dans cette soirée après. Il fait du thé — il t'en apporte une tasse sans demander, et tu en voulais. Le thé est trop infusé parce qu'il a oublié le temps mais tu bois quand même. Il est tard quand tu mets ton manteau. À la porte : — Rentre bien. *(Deux mots pratiques qui disent : je tiens à ce que tu arrives chez toi en un seul morceau.)* --- [[Dans le métro — et les jours qui suivent.|CH5APRES]] Dans le métro. Les sièges en plastique. Les gens qui rentrent. La rame qui vibre. Tu as les mains croisées sur les genoux. *(Sa bouche froide et puis pas froide. Ce soir y'a la musique et t'es là.)* Chez toi, Solène dort. Sur le plan de travail : *soupe dans le frigo si t'as faim.* Tu ne manges pas. Tu t'allonges dans le noir. *(Tu ne dors pas de la nuit.)* *(Pas parce que tu es malheureuse — l'inverse. Quelque chose en toi est trop plein pour dormir. À un moment quelque chose déborde et tu pleures un peu sans savoir exactement pourquoi — ces larmes qui arrivent quand quelque chose qu'on espérait sans oser y croire finit par arriver.)* *(Tu t'endors vers cinq heures du matin.)* --- Le lendemain. Solène te voit dans la cuisine à dix heures. — T'as pas dormi. — Pas beaucoup. — Ça va ? — Oui. *(Ce oui est entier. Elle sait lire tes oui.)* Elle te verse du café sans rien ajouter. --- *(Trois jours plus tard, tu es dans sa salle de bain.)* *(Tu te laves le visage. L'eau froide sur les joues. Tu te redresses vers le miroir.)* *(Et pendant une fraction de seconde — moins d'une seconde, à peine le temps que ça existe — ton reflet ne bouge pas en même temps que toi. Un décalage imperceptible, un battement de retard.)* *(Tu te pétrifis.)* *(Tu regardes le miroir. Ton reflet te regarde. Il bouge quand tu bouges. Tout est normal.)* *(Tu as dû cligner des yeux au mauvais moment. Tu es fatiguée.)* *(Tu ranges ça dans un endroit que tu n'examines pas.)* --- *(Quelques jours plus tard, dans son appartement, $mari dit quelque chose — une phrase sur le travail en cours. Et puis il dit exactement la même phrase. Mot pour mot. Comme si la piste avait sauté.)* *(Tu lèves les yeux. Il est en train de regarder ses notes, il n'a pas l'air de s'en être rendu compte.)* *(Tu décides que tu n'as pas bien entendu la première fois.)* --- [[Chapitre 6 — La première disparition.|CH6DEBUT]] Tu apprends quelque chose sur $mari. Il disparaît. Pas sans prévenir — il t'avait dit que ça arriverait, dans une conversation de début mars, entre deux sujets. Il t'avait dit : *quand je travaille vraiment, je suis pas accessible. Pas parce que les gens comptent moins. Parce que les deux ne peuvent pas coexister en même temps.* Il t'avait dit ça simplement, comme une information pratique sur son fonctionnement, pas une excuse préventive ni une demande de permission. Tu avais dit que tu comprenais. C'était vrai. Tu comprenais intellectuellement — tu connais cette nécessité-là, tu l'as toi-même, cette chose qui se ferme quand on entre dans un vrai travail. Mais comprendre quelque chose sur quelqu'un et le vivre avec ce quelqu'un depuis l'autre côté, c'est différent. --- Il est parti depuis quatre jours quand tu t'en rends vraiment compte. Pas parti — il est dans son appartement, il travaille, il répond aux messages. Mais ses réponses ont changé de texture : *ça avance / bientôt / désolé.* Des mots brefs, pas froids, juste entièrement concentrés ailleurs. Tu entends ça dans les réponses comme on entend dans la voix de quelqu'un qu'il est en réunion — présent mais dans un autre espace, un espace où tu ne peux pas aller. Ce soir-là tu t'assieds avec ton carnet dans ta chambre, à l'heure où tu travailles habituellement, et tu t'aperçois que tu n'arrives pas à travailler. Ce n'est pas une surprise — tu n'arrives souvent pas à travailler. Mais ce soir c'est différent. Il y a une attente dans le fond de la pièce. Tu attends un message, un signe, quelque chose qui marque la fin de son absence. Cette attente est silencieuse et elle occupe tout l'espace où le travail devrait aller — comme du bruit de fond que tu n'entends que parce qu'il empêche autre chose. *(Tu ouvres le carnet. Tu tiens le stylo. Une minute passe.)* *(Tu poses le stylo. Tu reprends ton téléphone.)* *(Tu notes dans un coin du carnet, plus tard, presque pour toi-même : l'attente prend la place du travail. Ce n'est pas une observation sur lui — c'est une observation sur toi. Tu décides de ne pas regarder ça trop longtemps.)* --- [[Tu lui écris.|CH6ECRIRE]] [[Tu n'écris pas. Tu attends encore.|CH6ATTENDRE]] Tu lui écris. Juste : *ça avance comment ?* Il répond vingt minutes plus tard. *lentement. je pense que c'est bien mais je sais pas encore. toi ?* *(Ce retour — toi ? Ce réflexe qu'il a de retourner la question.)* Tu réponds : *pareil. lentement.* Il envoie : *c'est peut-être le bon rythme.* *(Et là quelque chose se dénoue légèrement. Pas l'absence qui disparaît. Mais vous êtes séparés dans la même chose. Deux personnes qui avancent lentement, chacune de son côté. C'est assez pour ce soir.)* --- [[Deux jours plus tard — il revient.|CH6RETOUR]] (set: $coutReel to $coutReel + 1) Tu n'écris pas. Tu attends. *(La distinction entre faire confiance et avoir peur de déranger, tu ne l'examines pas ce soir.)* Tu restes avec ton carnet sans l'ouvrir. Trois heures passent. Solène a frappé une fois à ta porte. Tu n'as pas répondu. Tu l'as entendue repartir. *(Tu ne t'en rends compte qu'après, quand tu entends ses pas s'éloigner.)* --- [[Deux jours plus tard — il revient.|CH6RETOUR]] Il revient le sixième jour. Il t'envoie une adresse — un café que tu ne connais pas, dans un quartier un peu à l'est. Juste l'adresse, rien d'autre. Tu y vas. Il est là avant toi. Au fond, dos au mur — cette façon de s'asseoir qu'il a toujours, pour voir la salle. Il te voit entrer. Il ne sourit pas immédiatement. Il te regarde traverser la salle, et ce regard-là — ce moment où il te voit vraiment arriver, pas juste te voir — tu le reconnais à chaque fois sans pouvoir le nommer. Tu t'assieds en face de lui. Il a l'air fatigué. Pas mal — usé dans le bon sens, cette fatigue qu'on a après avoir fait quelque chose de difficile qu'on voulait vraiment faire, quelque chose qui t'appartient. Il y a quelque chose de légèrement désencombré dans son visage. Vous restez un moment sans parler. Le café autour de vous, les voix des autres, le bruit de la rue dehors. — T'as fini ? tu demandes enfin. — Presque. Assez pour souffler. Il regarde sa tasse. Puis il dit : — Désolé pour le temps. — C'est pas grave. — Si, un peu. Je sais ce que ça fait. *(Il te regarde en disant ça. Pas pour vérifier que tu lui pardonnes — il sait que c'est déjà fait, ou qu'il n'y avait rien à pardonner vraiment. C'est autre chose. C'est : je sais ce que ça fait, l'absence de quelqu'un qui compte, et je veux que tu saches que je le sais.)* — Un peu, tu répètes. Le coin de sa bouche. — Un peu, il confirme. --- [[Tu lui demandes ce sur quoi il travaillait.|CH6TRAVAIL]] [[Tu ne demandes pas. Vous restez juste là un moment.|CH6SILENCE]] — C'était quoi ? Il hésite — pas parce qu'il ne veut pas répondre, parce qu'il cherche comment. — Quelque chose sur la perte. Pas une perte précise. Le mécanisme en général. Comment on perd des choses sans s'en apercevoir jusqu'à ce qu'elles soient parties. *(Tu penses à des choses que tu as perdues sans t'en apercevoir. Rosalie à qui tu ne réponds pas. Les gens de l'atelier d'octobre dont tu ne te souviens plus.)* — T'as trouvé quelque chose ? tu demandes. Sur comment arrêter. — Je crois pas que c'est quelque chose qu'on arrête. Je crois que c'est quelque chose qu'on remarque, et qu'une fois qu'on l'a remarqué c'est déjà différent. *(Remarquer. Tu penses à tous tes plafonds. À toutes les fois où tu t'es aperçue que tu étais passée à côté de quelque chose.)* *(Tu te demandes si tu es en train de remarquer quelque chose en ce moment.)* --- [[La suite de cette soirée.|CH6SUITE]] Tu ne demandes pas. Vous restez là — café devant vous, la salle autour, le bruit de fond des gens qui parlent. À un moment il pose sa main sur la table. Juste là, à plat, paume vers le bas. Tu poses la tienne à côté. Vos mains se touchent légèrement sur le côté, le bord du petit doigt. *(C'est tout. Mais après six jours, c'est suffisant.)* Il dit, sans te regarder : — Merci d'avoir attendu. *(Il sait que tu as attendu. Il ne fait pas semblant que c'était évident.)* *(Être vu dans les choses difficiles qu'on a faites sans en faire un drame. Tu ne savais pas que ça existait.)* --- [[La suite de cette soirée.|CH6SUITE]] Vous restez dans ce café beaucoup plus longtemps que prévu. Une conversation sur un film qu'il a vu pendant ses six jours de travail. Il en parle avec cet enthousiasme contenu qu'il a parfois, quand quelque chose l'a vraiment atteint mais qu'il ne veut pas en faire un spectacle. Tu l'écoutes. Tu lui poses des questions. Il répond en allant chercher des détails que la plupart des gens auraient laissés de côté. *(C'est ça aussi — pas seulement les moments intenses. Un café, un film qu'il a vu. Cette chose ordinaire de partager ce qu'on aime avec quelqu'un qui écoute vraiment.)* À un moment il regarde l'heure. — Je dois rentrer. J'ai encore du travail ce soir. — OK. Il se lève. Il prend son manteau. Il hésite une seconde devant toi. Puis il se penche. Il pose un baiser sur ta tempe — pas ta bouche, ta tempe, quelque chose de plus simple et de plus proche en même temps. — Bientôt. *(Un mot. Une promesse que tu n'as pas demandée.)* --- *(Tu restes encore un moment dans le café après qu'il soit parti. Tu bois la fin de ton café.)* *(Et puis la lumière dans le café change — pas vraiment, pas de façon explicable, pas une ampoule qui clignote. Plutôt : pendant deux ou trois secondes, la lumière a une qualité différente. Plus plate. Comme une photo plutôt qu'une pièce.)* *(Et puis ça revient à la normale.)* *(Tu regardes autour de toi. Les gens parlent. Le barman essuie des verres.)* *(Tu remets ton manteau. Tu sors.)* --- [[Chapitre 7 — La première fois.|CH7DEBUT]] C'est un soir sans raison particulière. Ça t'a frappée après coup — qu'il n'y avait pas de raison. Pas d'anniversaire, pas de grande conversation préalable, pas de tension qui se résout enfin. C'est juste un soir de fin avril, vous êtes dans son appartement, vous cuisinez quelque chose ensemble — c'est devenu une habitude, lui qui coupe et toi qui surveilles la casserole parce qu'il brûle les choses s'il n'a pas quelqu'un pour le ramener au feu. Vous mangez. Vous parlez. Il y a de la musique. Et à un moment la soirée prend une direction et vous la laissez aller. --- L'avant — ce soir-là. Il cuisine avec cette concentration totale qu'il met dans tout ce qu'il fait. Tu surveilles la casserole pendant qu'il coupe les légumes, et vous parlez d'une chose — quelque chose qui avait commencé légèrement et qui est devenu plus sérieux, comme vos conversations font souvent. À un moment tu te retournes pour lui dire quelque chose et il est déjà en train de te regarder. Pas avec une expression précise. Juste — il te regardait. Il avait dû s'arrêter de couper il y a un moment. — Quoi ? tu dis. — Rien. — $mari. Il pose le couteau. Il dit quelque chose qu'il ne dit pas souvent — quelque chose de direct, sans habillage : — T'es la première personne depuis longtemps avec qui je me sens pas obligé d'être quelqu'un. *(Tu ne réponds pas. Tu ne sais pas quoi répondre à quelque chose d'aussi exact. C'est une de ces phrases qui arrivent et qui changent la texture de l'air dans la pièce.)* *(Tu te retournes vers la casserole. Ça va brûler. Tu surveilles. Et tu penses à ce qu'il vient de dire et à ce que ça dit de lui et à ce que ça dit de toi.)* --- [[La soirée continue.|CH7PENDANT]] Vous mangez. La conversation revient, part ailleurs, revient. Il y a un moment où vous riez de quelque chose — une vraie chose, pas un rire poli — et après ce rire il y a ce silence particulier. *(Un silence qui a changé de nature.)* --- Ce qui arrive après n'est pas un grand moment de cinéma. Mais c'est — quelque chose. Tu te souviens de détails qui n'ont pas de logique entre eux : la façon dont la lumière de son bureau fait une ombre longue sur le plancher. La musique qu'il avait lancée plus tôt et qui tourne encore, quelque chose de lent. Ses mains froides sur ta peau et la façon dont ce froid disparaît progressivement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de différence entre lui et toi — entre la chaleur de l'un et la chaleur de l'autre, entre ce qui te vient de lui et ce qui vient de toi. *(Il y a un moment où tu ne sais plus très bien où tu finis. Où les frontières entre vous deux deviennent quelque chose d'approximatif. Pas de façon effrayante — de façon qui ressemble à de la dépose. Comme poser quelque chose de lourd qu'on portait depuis longtemps sans savoir qu'on le portait.)* *(Il dit ton prénom une fois. Juste une fois, dans le silence entre deux choses. Pas comme une question. Comme une affirmation.)* *(Et tu penses — pas une pensée articulée, plutôt quelque chose qui traverse — : c'est ça. C'est ce que je cherchais. Pas lui exactement, pas ça exactement, mais cette chose-là. Cette façon d'exister dans le même espace que quelqu'un sans avoir à tenir quelque chose.)* *(Tu ne sais pas encore que c'est exactement la pensée la plus dangereuse que tu aies jamais eue.)* --- [[Le lendemain matin.|CH7MATIN]] Le matin dans son appartement est différent des autres matins. Pas radicalement — les mêmes câbles par terre, les mêmes disques sur l'étagère, la même plante penchée vers la fenêtre. Mais la lumière a une qualité différente, ou tu la regardes différemment. Il est déjà debout. Tu entends des bruits dans la cuisine. Tu restes allongée une minute. *(Tu cherches si quelque chose a changé en toi. Si tu te sens différente.)* *(La réponse est : oui et non. Oui dans le sens où quelque chose s'est déposé quelque part, une couche supplémentaire d'existence avec lui. Non dans le sens où tu es toujours là, toujours toi, avec tes mêmes bords et tes mêmes questions.)* *(Ça te rassure, ce non.)* Il revient avec deux tasses. Il pose la tienne sur la table de nuit. Il s'assoit au bord du lit, dos à toi, et boit la sienne en regardant la fenêtre. Tu te redresses. Tu prends ta tasse. Le café est trop fort. Tu bois quand même. --- Après un moment il dit, toujours sans se retourner : — T'as bien dormi ? — Oui. — Moi aussi. *(Il dit ça comme si c'était rare. Comme si c'était une information sur toi autant que sur lui.)* Il se retourne. Il te regarde — et là quelque chose dans son regard est légèrement différent. Comme si une couche avait été ajoutée des deux côtés. Il dit : — $prenom. — Quoi. — Rien. Je voulais juste le dire. *(Tu comprends ça. Dire le prénom de quelqu'un juste pour vérifier qu'il existe, que vous existez.)* --- [[Les jours qui suivent — et ce que tu remarques.|CH7APRES]] Les jours qui suivent. Il y a des petites choses. Il a mémorisé comment tu bois ton café — noir, pas de sucre — et il ne demande plus. Il le prépare comme ça. C'est si petit. Il a commencé à te montrer les morceaux en cours d'une façon différente — pas *qu'est-ce que tu entends* mais *écoute ça, j'ai changé quelque chose*, et dans ce changement de formulation tu entends que ton avis s'est installé quelque part dans son processus. Une nuit tu ne dormais pas — il était encore éveillé lui aussi et vous avez parlé jusqu'au matin. Pas de choses importantes. Enfin — de choses importantes, mais dites comme des choses ordinaires. Il a dit — à un moment, entre deux sujets, presque sans s'arrêter dessus : *tu me manques quand tu es pas là.* *(Il a dit ça comme une observation factuelle. Il a continué à parler d'autre chose.)* *(Tu as retenu ça. Tu le retiendras longtemps.)* --- Il y a aussi quelque chose que tu remarques dans ton propre carnet. Tu le remarques un mardi matin, seule dans ta chambre — Solène est sortie tôt, l'appartement est silencieux. Tu feuillettes les pages des derniers mois et tu vois que quelque chose a changé dans ce que tu fais. Les lignes sont devenues plus fluides. Moins de corrections, moins de passages grattés, moins de zones où tu t'es arrêtée avant d'aller là où ça voulait aller. Il y a quelque chose dans les pages récentes qui ressemble à du relâchement — pas de la facilité, du relâchement. La différence entre ne pas résister et ne pas chercher. Mais il y a autre chose aussi. Les images que tu fais ces dernières semaines — elles lui ressemblent. Pas des portraits de lui, pas quelque chose d'identifiable. Mais quelque chose dans les formes, dans la façon dont les figures se tiennent dans l'espace, dans les textures que tu choisis. Quelque chose qui vient de lui sans que tu l'aies décidé. *(Tu retournes les pages. Tu vois le moment où ça a commencé.)* *(C'est autour du café, de la soirée techno, du premier soir chez lui.)* *(Tu te demandes si c'est une influence ou une absorption. Si tu l'intègres ou si tu te perds.)* *(Tu ne trouves pas de réponse et tu refermes le carnet.)* *(Deux semaines plus tard, tu montres quelque chose à ton professeur — les nouvelles pages. Il les regarde longtemps. Il dit : *t'as trouvé quelque chose. Je sais pas encore quoi exactement. Mais y'a quelque chose là qui voulait sortir.* Et ces mots — y'a quelque chose là qui voulait sortir — ce sont presque les mots que $mari t'a dits dans le café la première fois. Et tu ne sais pas si c'est une coïncidence ou si tu les avais gardés et donnés à ton professeur sans t'en rendre compte.)* --- *(Dans ta vraie vie — Solène t'a dit que tu as l'air différente ces dernières semaines. Elle a dit ça avec précaution.)* *(Tu as dit : je sais pas. Peut-être.)* *(Elle t'a regardée une seconde de plus que d'habitude. Puis elle est allée faire du café.)* --- *(Il y a aussi : Rosalie n'a pas réécrit. Le silence vient maintenant de son côté.)* *(Tu le remarques. Tu ne fais rien.)* --- [[Chapitre 8 — La première dispute.|CH8MAUVAIS]] Il y a une soirée — avant la dispute, bien avant — où il rate quelque chose. Ce n'est pas dramatique. C'est juste une soirée où tu n'allais pas bien et où il ne le voit pas. Tu es chez lui. Vous mangez. Tu parles peu — tu as une mauvaise journée, une de celles sans raison précise qui font que tout demande plus d'effort que d'habitude. Pas de dépression caractérisée, juste ce fond gris qui revient parfois. Tu t'attendais peut-être à ce qu'il remarque. Tu n'avais rien dit — tu ne dis jamais rien quand c'est comme ça — mais quelque part tu espérais. Il passe la soirée à te parler d'un morceau en cours. Pas de façon égoïste — il est enthousiaste, il veut partager, c'est quelque chose de réel pour lui. Il te montre des variations, te pose des questions sur ce que tu entends. Tu réponds. Tu fais des efforts pour répondre correctement. À un moment il dit : — T'as l'air ailleurs. *(Il l'a remarqué.)* — Un peu. Longue journée. — Ah. *(Et il continue à parler du morceau.)* *(Juste : ah. Et il continue.)* *(Tu passes le reste de la soirée à écouter. Tu rentre chez toi à minuit. Tu n'as pas mangé depuis midi. Solène est déjà couchée.)* *(Tu ne lui en veux pas vraiment. Il ne savait pas. Tu ne lui avais pas dit. Il a remarqué mais pas demandé, et parfois les gens remarquent et ne demandent pas parce qu'ils ont peur de déranger.)* *(Mais tu gardes ça quelque part — cette soirée. Ce ah. Cette façon qu'il a de ne pas traverser la surface quand la surface est lisse.)* *(Plus tard il aura des moments où il traverse. La nuit de la maladie, il t'a demandé de venir. C'est réel aussi.)* *(Les gens sont contradictoires. C'est ce qui les rend réels.)* *(C'est ce qui les rend réels.)* --- [[Revenir à la dispute.|CH8DEBUT]] Ça commence par quelque chose de petit. Tu es chez lui un mercredi soir. Il finit quelque chose — pas en mode disparition, juste cette concentration de fin de journée où une partie de lui est encore dans le travail. Il a son carnet ouvert sur la table basse, ses écouteurs autour du cou, l'air de quelqu'un qui est revenu à moitié dans la pièce. Tu travailles dans ton coin. Ou tu essaies. Tu as un projet à rendre vendredi — quelque chose qui t'importe vraiment, dans ce territoire intermédiaire entre ce que tu fais pour l'école et ce que tu fais pour toi — et tu butes sur un endroit depuis une heure. À un moment tu dis : — T'as cinq minutes ? Il retire les écouteurs. Il te regarde. Tu lui montres ce que tu as fait. Pas tout — juste l'endroit qui coince. Tu tiens les pages vers lui avec la conscience légèrement aiguë de quelqu'un qui montre quelque chose qui compte. Il regarde. Vraiment — il prend le temps, il ne dit pas la première chose qui arrive. Trente secondes peut-être. Puis : — Le début c'est bien. Mais tu te perds au milieu. T'as plusieurs directions en même temps et on sent l'hésitation — on sait pas laquelle tu veux suivre. *(Un silence.)* *(Ce qu'il dit n'est pas faux. C'est le problème.)* *(C'est exactement l'endroit où tu butais depuis une heure, nommé avec précision par quelqu'un d'autre. Tu le savais. Et le savoir toi-même ne t'avait pas aidée. Mais l'entendre dit à voix haute par lui — ça fait quelque chose de différent. Ça ferme quelque chose.)* Tu reprends les pages. — OK, tu dis. Juste ça. *OK.* D'une voix qui ne l'est pas. --- [[Tu lui dis ce que tu ressens vraiment.|CH8VRAI]] [[Tu gardes ça pour toi. Tu rembarques dans le travail.|CH8DETOUR]] Quelque chose monte en toi. Pas de la colère — quelque chose de plus proche de la vulnérabilité qui se défend. Cette réaction que tu as quand quelqu'un touche quelque chose de trop proche. Tu choisis de fermer. Tu reprends le travail. Tu ne dis rien. Tu regardes l'endroit qu'il a désigné et tu n'arrives plus à le voir clairement parce que ses mots sont dedans maintenant. Il ne dit rien non plus pendant un moment. Puis : — T'es fâchée. — Non. *(Ce non qui est évidemment oui.)* — $prenom. — Je suis pas fâchée. Je réfléchis. — T'as une façon de réfléchir qui ressemble beaucoup à être fâchée. *(Tu lèves les yeux. Il te regarde — il te voit exactement là.)* *(Et c'est ça qui t'énerve le plus. Être vue dans ta façon pas très belle de réagir.)* --- [[Tu dis ce que tu penses vraiment.|CH8VRAI]] [[Tu dis que tu vas bien. Tu détournes.|CH8DETOUR]] Il y a un silence. $mari te regarde. Il a cet air qu'il a — pas condescendant, pas impatient, juste quelqu'un qui te voit exactement là où tu es et qui attend que tu décides quoi faire de ça. C'est ça qui t'énerve le plus, parfois. Être vue dans tes façons pas très belles de réagir. Tu poses les pages. — Le truc c'est que quand tu dis *tu sais où c'est, alors pourquoi t'y vas pas* — c'est comme si t'assumais que c'est juste une question de décider. Que savoir suffit à faire. Il ne répond pas immédiatement. Il ne se défend pas immédiatement. Il laisse ce que tu viens de dire exister dans la pièce. — C'est pas ce que je voulais dire, il dit après un moment. — Peut-être. Mais c'est ce que j'ai entendu. Un autre silence. Il regarde la table basse, quelque chose de neutre. Il réfléchit honnêtement — tu le connais assez maintenant pour savoir la différence entre quand il cherche comment avoir raison et quand il cherche vraiment ce qui est vrai. — T'as raison, il dit enfin. C'est pas ce que je voulais dire mais c'est ce que j'ai dit. *(Cette chose rare. Quelqu'un qui te donne raison sans conditions, sans transformer ça en explication de ce qu'il voulait *vraiment* dire. Juste : t'as raison.)* — Ce que je voulais dire, il continue, c'est que tu vois le problème. Et que voir le problème c'est déjà quelque chose — c'est pas rien, même si ça suffit pas à le régler. — Je sais. — Mais ça suffit pas toujours, t'as dit. — Non. Ça suffit pas toujours. Il hoche la tête. Doucement — ce mouvement intérieur qu'il a quand quelque chose l'atteint. — J'apprends, il dit. *(Pas* j'ai compris*. Pas* je ferai attention*. J'apprends — une chose en cours, pas résolue, pas terminée. Une chose qui se fait encore.)* *(Tu ne sais pas exactement pourquoi ça compte autant. Mais ça compte.)* --- [[La réconciliation — quelques jours plus tard.|CH8RECONSO]] (set: $coutReel to $coutReel + 1) — Ça va, tu dis. Je suis juste fatiguée. *(Il te regarde encore une seconde. Il sait que ce n'est pas tout à fait vrai. Mais il ne pousse pas.)* — OK. Vous continuez à travailler. La tension reste dans l'air — pas hostile, juste là, comme une chose non résolue qu'on laisse pour plus tard. Le lendemain il t'envoie un message : *j'ai réfléchi à ce que j'ai dit hier. c'était maladroit. désolé.* Pas de justification. Juste : c'était maladroit, désolé. Tu réponds : *c'est bon. j'aurais dû dire ce que je pensais plutôt que de bloquer.* Il répond : *on apprend tous les deux alors.* --- [[La réconciliation.|CH8RECONSO]] La réconciliation n'a pas de grand moment. C'est juste la prochaine fois que vous vous voyez, et vous êtes là, et c'est différent parce que quelque chose a été dit et entendu. Il est dans son appartement. Tu arrives. Il est sur le canapé, il lève les yeux quand tu entres. Il dit : — T'as mangé ? — Pas encore. — Je fais quelque chose. *(Il se lève. Il va dans la cuisine. Ce geste simple qui dit : t'es là, je prends soin de ça.)* *(Tu penses à la soirée où il a dit ah et a continué à parler. Tu penses à celle-là. Il y a les deux en lui — le ah et le je fais quelque chose. Les deux sont vrais.)* --- Pendant qu'il cuisine — et que tu surveilles la casserole — il dit, de dos : — J'ai fini le morceau. — Celui sur la perte ? — Ouais. — Je peux l'entendre ? Il marque une pause. — Ouais. Ce soir si tu veux. Plus tard vous êtes sur le canapé et le morceau passe dans le silence entre vous. *(Il y a une ligne au milieu qui a trouvé sa place. L'hésitation est partie. Il a laissé une direction gagner.)* Quand ça finit : — Alors ? il dit. Tu réfléchis vraiment. — Y'a quelque chose au milieu qui a trouvé sa place. L'hésitation que tu avais — elle est partie. Il hoche la tête lentement. — J'ai laissé une des deux directions gagner. — Je sais pas encore laquelle choisir. Pour le mien. — Tu le sauras. — T'en sais rien. — Non. Mais je préfère dire que tu le sauras. *(Il dit ça sérieusement — pas pour te consoler. Je choisis de croire ça à propos de toi. C'est une décision.)* *(Et là, sur ce canapé — tu penses quelque chose que tu n'as pas encore pensé.)* *(Tu penses : je l'aime.)* *(Tu laisses cette pensée être là. Tu ne la poursuis pas encore.)* --- *(Dans ta vraie chambre — il est tard. Solène a laissé un mot : soupe dans le frigo / bonne nuit / je t'aime. Les trois choses sur le même post-it, séparées par des barres. Tu ne l'as pas lue ce soir. Tu la liras demain. La soupe sera froide.)* --- *(Et quelque chose — une toute petite chose — commence à être différent dans la façon dont tu vis les retours dans ta chambre. Quelque chose de plus léger là-bas, et quelque chose de plus lourd ici.)* *(Tu ne sais pas encore nommer ça.)* --- [[Chapitre 9 — Le voyage.|CH9DEBUT]] C'est $mari qui propose. Pas des vacances — il ne fonctionne pas comme ça, trop de jours sans travailler et quelque chose en lui se contracte. Mais un week-end. Lyon, à deux heures de Paris. Il a besoin d'enregistrer quelque chose dans un studio qu'un ami lui prête — meilleure acoustique, il dit, les murs en pierre. *Tu veux venir ?* *(Tu veux venir. Évidemment. Mais tu remarques quelque chose dans la façon dont il pose la question — pas* tu veux qu'on parte ensemble *—* tu veux venir. Comme si tu étais une option dans son plan plutôt que le plan lui-même.)* *(Tu décides que tu suranalyses. Tu dis oui.)* --- Dans le train, il travaille. Il a sorti son carnet et ses écouteurs et il est ailleurs, cette concentration particulière qui rétrécit l'espace autour de lui. Tu regardes le paysage défiler — la banlieue parisienne qui cède progressivement à quelque chose de plus vert, de plus ouvert — et tu penses à la dernière fois que tu as pris un train. Tu ne trouves pas le souvenir. Ça fait longtemps. À un moment il retire ses écouteurs et il te regarde comme s'il venait de se souvenir que tu étais là. — Tu dors pas ? — Non. Je regarde. Il regarde à son tour par la fenêtre. La campagne, les pylônes électriques, un village qui passe. — J'aime les trains, il dit. La façon dont tu traverses les endroits sans y être. — Tu traverses jamais vraiment, tu dis. T'es juste dedans. Il te regarde. — C'est exactement ça. *(Et tu ne sais pas si c'est un accord ou une correction.)* --- Lyon est différente de Paris dans une façon que tu n'aurais pas su nommer avant d'y être. Plus lente, plus large, les rues ont de la place. Vous arrivez en début d'après-midi et il y a cette lumière particulière des villes du sud même en automne — un peu plus chaude, un peu plus dorée, qui donne aux pierres une couleur que Paris n'a pas. $mari connaît la ville. Il connaît des raccourcis, des petites rues, un café dans le Vieux-Lyon où il commande sans regarder la carte. Tu suis. Tu regardes. Tu le vois être quelqu'un qui a une histoire dans un endroit — pas spectaculaire, juste : il sait où il est, ses pieds connaissent ces pavés. *(Tu te demandes combien de versions de lui il y a que tu ne verras jamais. Les villes où il a vécu. Les gens qu'il a connus avant toi. Tout ce qui a existé avant que tu arrives et qui continue d'exister dans sa façon de traverser un quartier.)* *(C'est une pensée étrange — pas jalouse, plutôt vertigineuse. Il a une vie complète qui précède toi. Bien sûr qu'il en a une. Tout le monde en a une. Mais sentir ça physiquement, dans une rue où il marche comme chez lui, c'est différent de le savoir.)* Il s'arrête devant une façade. — J'habitais là. Quand j'avais vingt et un ans. Tu regardes. Un immeuble ordinaire, une porte verte. — C'était comment ? — Petit. Je travaillais dans un bar le soir et je composais le reste du temps. Je dormais pas beaucoup. — T'as changé. — Pas tant. *(Il dit ça sans ironie. Il le pense vraiment — il pense vraiment qu'il n'a pas tant changé. Et tu te demandes si c'est de la continuité ou de l'immobilité, et tu te demandes aussi si la différence importe.)* --- L'après-midi, il va au studio. Tu ne l'accompagnes pas — il travaille mieux seul et vous le savez tous les deux sans avoir eu à le dire. Tu te retrouves seule dans Lyon avec une après-midi entière et cette légèreté particulière de n'avoir rien de prévu. Tu marches. Tu traverses la Presqu'île, tu t'arrêtes sur un pont pour regarder la Saône. Il fait frais mais pas froid, le genre de temps où on peut rester dehors si on veut. *(Et tu réalises que ça fait très longtemps que tu n'as pas été seule dans un endroit nouveau. Seule dans le sens littéral — sans Solène dans la pièce à côté, sans $mari à portée de message, sans la géographie familière de ton appartement autour.)* *(Juste toi, une ville, une rivière.)* *(C'est bien. C'est étrangement bien.)* Tu t'assieds sur un banc. Tu sors ton carnet. Tu dessines le pont, les quais, les façades de l'autre rive. Tu ne penses à rien de particulier — ou plutôt tu penses à tout en même temps, de façon diffuse, sans que rien ne prenne le dessus. Deux heures passent. Tu ne t'en rends compte qu'en regardant l'heure. *(Deux heures à dessiner dans une ville que tu ne connais pas, sans penser à lui, sans attendre un message. Juste là.)* *(Tu notes ça quelque part, dans un endroit que tu n'examines pas encore.)* --- [[Le soir — Joon arrive.|CH9JOON]] Joon les retrouve le samedi soir dans un restaurant petit et bruyant — une de ces adresses que tu n'aurais jamais trouvée seule, au fond d'une rue du Vieux-Lyon, avec des tables trop serrées et un menu écrit à la main. Il est différent de ce que tu avais imaginé. Plus direct, moins économe de ses mots, avec un humour qui arrive sans prévenir et qui t'oblige à rattraper le rire après coup. Il t'accueille sans cérémonie : *ah, donc c'est toi.* Pas désagréablement — comme si ton existence confirmait quelque chose qu'il avait supposé depuis longtemps. Vous mangez tous les trois dans le bruit de la salle. $mari et Joon parlent — de leur famille, de choses qui datent d'avant toi, un langage commun fait de références et de raccourcis que tu ne partages pas encore. Tu écoutes. Tu regardes $mari être quelqu'un d'autre, légèrement — plus détendu, qui rit plus facilement, qui laisse son frère finir ses phrases sans le corriger. *(Il y a des gens qui existent de façon différente selon avec qui ils sont. Ça te rassure, de voir ça. Ça le rend plus réel — cette version de lui que tu ne connaîtrais pas sans Joon.)* À un moment Joon te regarde, directement : — Il t'a dit comment vous vous êtes rencontrés ? — Dans un café. On travaillait au même endroit. — C'est ce qu'il dit, ouais. *(Tu regardes $mari. Il regarde son verre.)* — C'est pas ce qui s'est passé ? tu demandes. $mari dit, sans lever les yeux : — Si. C'est exactement ce qui s'est passé. Joon lève les sourcils légèrement — ce mouvement bref qui dit *intéressant* sans le dire — et il parle d'autre chose. *(Tu y penses plus tard. C'est ce qu'il dit, ouais. Comme si Joon connaissait une autre version. Ou comme si la version que $mari lui avait donnée était... incomplète.)* *(Ou comme si Joon avait simplement une façon de regarder les choses que tu ne comprends pas encore.)* Plus tard dans la soirée, pendant que $mari va aux toilettes, Joon pose son verre et dit, sans préambule : — Il a l'air bien. Depuis un moment. Plus posé. — C'est bien non ? Il tourne son verre entre ses mains. Il réfléchit à ce qu'il va dire. — Ouais. Je voulais juste te dire — surveille que toi aussi t'es bien. Pas juste pour lui. *(Il dit ça doucement. Pas comme un avertissement, pas comme une mise en garde. Comme quelqu'un qui observe les choses depuis longtemps et qui choisit de dire une seule chose vraie plutôt que plusieurs choses approximatives.)* *(Tu hoches la tête. Tu ne sais pas encore quoi répondre à ça.)* --- [[La nuit dans la chambre d'hôtel.|CH9NUIT]] Le soir dans la chambre d'hôtel. $mari travaille encore — il a sorti son carnet, son téléphone, les écouteurs autour du cou. Tu lis. Ou tu essaies de lire. Tu penses à Joon, à *c'est ce qu'il dit, ouais*, à *surveille que toi aussi t'es bien*. À un moment tu poses ton livre. — T'es content de ce que t'as enregistré aujourd'hui ? Il retire les écouteurs. — Pas encore. Y'a un passage qui coince. Mais j'entends où ça veut aller. — T'entends où ça veut aller mais t'y es pas encore. — Ouais. *(Un silence.)* — C'est ça le plus difficile, il dit. Entendre l'endroit où tu veux arriver et savoir que t'en es pas là. *(Tu penses à ton après-midi sur le banc. À deux heures à dessiner sans penser à lui. Tu penses à ce que tu entendais dans ces deux heures-là et à l'endroit où tu veux arriver.)* — T'as une oreille, il dit. T'as vraiment une oreille. *(Ce compliment-là. Pas* t'es intelligente *—* t'as une oreille. Quelque chose de spécifique. Quelque chose qui dit : je t'entends entendre.)* *(Et tu voudrais lui dire : j'entends aussi d'autres choses. J'entends Joon dire surveille que toi aussi t'es bien. J'entends la façon dont tu as dit tu veux venir plutôt que partons ensemble. J'entends des choses que je range dans des endroits que je n'examine pas.)* *(Tu ne dis rien de tout ça.)* — La ligne qui coince, tu dis. Au milieu. C'est peut-être pas un problème. Parfois les choses qui coincent c'est juste qu'elles cherchent leur place. Il te regarde un moment. — T'es en train de parler de moi ou du morceau ? *(Tu souris.)* — Du morceau. *(Il sourit aussi. Il remet ses écouteurs.)* --- Le lendemain matin, tu te réveilles seule dans la chambre. Tu vas dans la salle de bain. Tu te laves le visage. Tu te redresses vers le miroir. Et dans le miroir, derrière toi, tu vois $mari assis sur le bord du lit. Tu te retournes. La chambre est vide. *(Tu t'assieds sur le carrelage froid de la salle de bain et tu restes là jusqu'à ce que tes jambes arrêtent de trembler.)* *(Quand $mari rentre avec deux cafés, tu es assise sur le lit et tu regardes par la fenêtre.)* — Tu vas bien ? — Mal dormi. *(Il te donne le café. Il s'assoit à côté de toi. Il ne demande pas autre chose.)* *(Sa paume est froide ce matin. Tu ne remarques pas que c'est la première fois.)* --- Dans le train du retour, tu regardes le paysage dans l'autre sens — Lyon qui recule, Paris qui se rapproche, la banlieue qui reprend. *(Tu penses à l'après-midi d'hier. Au banc, à la rivière, aux deux heures sans penser à lui. Tu te demandes quand tu as perdu l'habitude d'être seule dans un endroit nouveau sans que ça soit inconfortable. Tu te demandes si c'est lui qui te l'a fait perdre ou si tu l'avais déjà perdue avant.)* *(Tu penses à : surveille que toi aussi t'es bien.)* *(Tu regardes $mari à côté de toi. Il a les yeux fermés. Il ne dort pas — tu le sais à sa façon de respirer, légèrement trop régulière pour quelqu'un qui dort vraiment. Il écoute quelque chose.)* *(Il est là. Il est réel. Sa façon de tenir son téléphone à deux mains pour regarder des notes, la fine cicatrice sous son menton, le pull marine usé aux coudes.)* *(Il est réel.)* *(Tu t'y tiens.)* --- [[Chapitre 10 — La maladie.|CH10DEBUT]] Il est malade un soir de décembre. Pas dramatiquement — une fièvre, des courbatures, ce genre d'état qui met tout en attente. Il t'a envoyé un message l'après-midi : *je suis pas bien ce soir, on peut remettre à plus tard.* Et puis, quelques heures après, un deuxième : *en fait si tu veux venir quand même, je passe une mauvaise nuit.* *(Ce deuxième message. Il n'avait pas l'habitude de ça — de demander. De dire je passe une mauvaise nuit, viens si tu veux.)* *(Tu y vas.)* --- Il est dans son lit, dans le noir, avec la fenêtre entrouverte malgré le froid de décembre parce qu'il ne supporte pas l'air fermé quand il est malade. Il a l'air de quelqu'un dont le corps est occupé à faire autre chose que d'être là — les traits légèrement défaits, les yeux un peu brillants. Tu t'assieds au bord du lit. — T'aurais pas dû venir, il dit. C'est contagieux probablement. — Probablement. — Alors pourquoi— — Parce que tu as demandé. *(Il ne répond pas à ça. Il ferme les yeux.)* Tu fais du thé. Tu ranges sa cuisine en attendant que ça infuse. Tu reviens avec le thé. Il a rouvert les yeux. — T'as rangé la cuisine. — Un peu. — T'aurais pas dû. — Tu voulais que je laisse ? Il réfléchit. Il dit : — Non. --- *(Plus tard — il est deux heures du matin peut-être, la fièvre l'assoupit par vagues — il parle à moitié, les yeux fermés, dans cet état entre deux.)* *(Il dit des choses qui n'ont pas de suite logique. Des fragments. Et puis :)* — J'ai écrit un truc pour toi. Pas une chanson. Juste — des mots. Je sais pas si je te les montrerai jamais. *(Tu restes immobile.)* — Pourquoi tu me les montrerais pas ? Long silence. Sa respiration. — Parce que des fois quand tu regardes ce que j'ai fait — vraiment regardé — j'ai l'impression d'être lu dans quelque chose que je voulais garder fermé. Et c'est bien et c'est effrayant en même temps. *(Tu ne sais pas quoi répondre. Tu restes là dans le noir de sa chambre, sa voix à moitié endormie qui dit des choses qu'il ne dirait peut-être pas les yeux ouverts.)* *(Il dit quelque chose d'autre encore, plus doucement :)* — Je pense que tu es l'endroit où je me retrouve le plus clairement. Je sais même pas si c'est une bonne chose. *(Et puis sa respiration se régularise. Il dort.)* *(Tu restes avec ça longtemps.)* *(Tu penses à : je suis fait de tout ce que tu voulais que quelqu'un soit — qu'il dira plus tard, dans la fièvre, une autre nuit. Mais ce soir c'est différent. Ce soir c'est lui qui dit quelque chose de vrai et de fragile sans savoir qu'il le dit. Ce soir tu vois l'intérieur d'une chose qu'il porte.)* *(Et tu l'aimes encore plus pour ça. Et c'est là, précisément là, que quelque chose bascule définitivement.)* --- [[La nuit — et ce qui change après.|CH10NUIT]] Tu restes jusqu'au matin. Tu dors un peu sur le canapé, recroquevillée sous le plaid. À un moment dans la nuit tu l'entends bouger — le parquet, des pas vers la cuisine, le robinet. Tu rouvres les yeux. Il revient dans le couloir. Il te voit éveillée et il s'arrête. Ils restent un moment comme ça. Lui dans l'encadrement de la porte, toi à moitié assise. — T'arrives pas à dormir, il dit. C'est pas confortable. — Ça va. — Viens. *(Il dit ça simplement. Pas comme une proposition qu'il attend que tu acceptes — comme quelque chose qui va de soi, maintenant, à trois heures du matin dans son appartement.)* Dans son lit, il garde ses distances — la fièvre, la décence — mais à un moment sa main trouve la tienne dans le noir. Ce geste de quelqu'un qui a besoin de vérifier que tu es là. *(Ses mains sont très froides ce soir. Tu t'en souviens après, mais sur le moment tu ne remarques pas vraiment — tu t'endors avant d'avoir pu y penser.)* --- Au matin il va beaucoup mieux. La fièvre est tombée, il a cet aspect légèrement délavé qu'on a après une nuit difficile mais il est là, présent. Il fait du café. Vous mangez debout dans la cuisine — il n'a presque rien dans le frigo, vous finissez du pain et quelque chose qu'il a trouvé dans un placard, et c'est bien quand même. Après un moment tu lui demandes : — T'as dit quelque chose cette nuit. Enfin — tu dormais à moitié. Il attend que tu continues. — Quelque chose sur être fait de ce que je voulais. Il boit son café. Il réfléchit — vraiment réfléchit, pas à ce qu'il va répondre mais à ce que ça voulait dire. — C'est possible, il dit enfin. Je pense que les gens qui se rencontrent et qui restent — ils prennent la forme de l'espace qu'ils occupent chez l'autre. Pas consciemment. Juste avec le temps. *(La forme de l'espace qu'on occupe chez l'autre.)* — Et si l'espace est trop grand ? tu demandes. Il te regarde. — Alors peut-être qu'on grandit pour le remplir. *(Il dit ça sérieusement. Pas comme une belle formule — comme quelque chose qu'il a vraiment pensé. Tu ne sais pas si c'est rassurant ou inquiétant. Tu décides que c'est les deux.)* *(Et quelque part dans cette cuisine, pendant ce café trop fort et ce pain sec — ses mains froides qui tiennent la tasse, ses yeux qui te regardent avec quelque chose de supplémentaire depuis la nuit — tu penses : je suis en train de perdre quelque chose. Tu ne sais pas encore quoi.)* --- [[Chapitre 11 — La demande.|CH11DEBUT]] C'est une soirée de janvier — un jeudi, tu t'en souviendras, parce que les jeudis c'est souvent chez lui — et rien dans la journée ne t'avait préparée. Tu montais l'escalier du quatrième quand l'odeur est arrivée. Pas les pâtes aux câpres, pas les choses rapides qu'il fait quand il a faim et qu'il veut juste manger — quelque chose qui avait pris du temps. Du vin réduit peut-être, des herbes, quelque chose de plus construit. Tu t'es arrêtée sur le palier du troisième, juste une seconde, juste pour rester dans cette odeur avant qu'elle devienne autre chose. Il avait laissé la porte entrouverte. Comme toujours. À l'intérieur, des bougies sur la table — pas romantiques dans le sens décoratif, juste deux bougies blanches ordinaires dans des bouteilles vides, le genre de chose qu'on fait quand on a envie d'une lumière différente et qu'on n'a pas de bougeoirs. La nappe — une nappe, il avait mis une nappe, un tissu que tu n'avais jamais vu et qui venait probablement d'un tiroir oublié. — C'est quoi l'occasion ? tu as demandé. — Rien de particulier. J'avais envie. *(J'avais envie. Pas d'anniversaire, pas de raison externe, pas de performance romantique. Il avait envie de cuisiner quelque chose de long et de mettre des bougies ce soir et c'est tout. Tu trouves ça plus touchant que n'importe quelle occasion nommée.)* *(Tu trouves ça trop parfait aussi. Tu ranges cette pensée.)* --- Vous mangez. Il a fait quelque chose avec du poulet et du citron et des olives — un plat qui demande de surveiller, de goûter, d'ajuster. Il t'a demandé de goûter pendant qu'il cuisinait, deux fois, avec une attention sérieuse à ta réponse. Pas *c'est bon ?* — *qu'est-ce qui manque.* Tu avais dit : un peu d'acidité encore. Il avait pressé du citron. Il avait goûté à nouveau. — Ouais, il avait dit. C'est ça. *(Cette chose entre vous — cette façon de travailler ensemble sur les petites choses sans que ce soit un effort. Tu t'y es habituée sans t'en rendre compte.)* Le vin est un rouge pas très cher qu'il a choisi dans une épicerie en bas de chez lui — il ne connaît pas le vin, il t'a dit ça en posant la bouteille sur la table, il l'a choisi parce que l'étiquette lui plaisait. Tu lui as dit que c'était une méthode valable. Il avait haussé les épaules : *ça l'est.* Vous parlez de beaucoup de choses. Un morceau qu'il a presque fini. Une exposition que tu as vue sans lui la semaine dernière — tu lui racontes une pièce en particulier, une installation de fils de cuivre qui captaient la lumière différemment selon l'angle, et il écoute avec cette façon qu'il a d'écouter, légèrement penché, les yeux sur toi plutôt que sur quelque chose de neutre. — T'aurais aimé la voir, tu dis. — Ouais. — Je t'y emmènerai avant qu'elle finisse. *(Et tu le dis naturellement. Je t'y emmènerai. Comme si c'était évident. Comme si le futur avec lui était une chose que tu planifies sans te demander si tu as le droit de la planifier.)* *(Ça aussi tu le ranges.)* --- La conversation ralentit après le dîner. Pas d'une façon inconfortable — d'une façon qui ressemble à une soirée qui a trouvé son rythme, qui n'a plus besoin de se remplir. Il a débarrassé les assiettes, il a rempli les verres, et vous êtes restés à table avec le vin et les bougies qui baissaient. Tu le regardes. Il y a quelque chose dans son visage ce soir — une qualité d'attention qu'il a parfois, ce regard qui va plus loin que la surface des choses. Comme s'il regardait en même temps ce qui est là et ce qui sera là. *(Tu penses : il va dire quelque chose. Tu ne sais pas quoi. Mais il va dire quelque chose.)* Il tient son verre sans boire. Il regarde la table. Il dit : — J'ai pensé à quelque chose depuis un moment. — Ouais. — Je voulais pas en faire une chose trop grande. Parce que les grandes choses j'arrive pas très bien à les faire sans les rater. *(Il dit ça sérieusement. Ce n'est pas de la fausse modestie. Il sait que les grands gestes ne sont pas son registre — il l'a appris, probablement à ses dépens.)* — Quoi ? tu demandes. Il pose son verre. Il lève les yeux vers toi. — Je veux qu'on se marie. --- *(Le silence.)* *(Pas un silence dramatique — un silence de quelqu'un qui vient d'entendre quelque chose et qui a besoin d'une seconde pour que ça arrive vraiment. Pour que ça traverse la distance entre les mots et ce qu'ils signifient.)* *(Tu viens d'entendre quelque chose. Tu ne sais pas encore si tu l'as bien entendu.)* — Tu— — Oui. *(Il te regarde. Calme. Sans attente anxieuse — juste quelqu'un qui a dit une vraie chose et qui te laisse le temps de la recevoir. Il n'essaie pas de remplir le silence. Il n'essaie pas de t'aider à répondre. Il attend.)* *(Et là — là dans ce silence — tu penses à des choses dans un ordre qui n'a pas de logique.)* *(Tu penses à la première fois que tu l'as entendu, sa voix sur SoundCloud, cent quatre-vingt-deux abonnés. Tu penses à la façon dont il tient sa tasse à deux mains. Tu penses à la soirée où il a dit ah et a continué à parler de son morceau. Tu penses à la nuit dans le studio — j'ai écrit un truc pour toi. Tu penses à : je suis fait de tout ce que tu voulais que quelqu'un soit.)* *(Et tu penses — cette pensée arrive sans que tu l'aies cherchée, petite et froide — : est-ce que je l'ai construit pour dire ça. Est-ce que ça aurait pu être différent. Est-ce que le fait que ce soit exactement ce que je voulais entendre est une raison d'y croire ou une raison de me méfier.)* *(Tu ranges cette pensée. Tu la ranges dans l'endroit où tu ranges les choses que tu n'examines pas.)* *(Tu as l'habitude maintenant.)* --- — Pourquoi ? tu dis. *(Ce n'est pas la question qu'on pose dans ces moments-là. Mais c'est la tienne. Tu as besoin d'entendre le pourquoi — pas pour être convaincue, mais parce que le pourquoi dit quelque chose sur ce qu'il voit quand il te regarde.)* Il réfléchit. Vraiment — pas la pause polie de quelqu'un qui cherche la bonne formule, la vraie réflexion de quelqu'un qui cherche la vérité exacte. — Parce que quand je travaille sur quelque chose de difficile, c'est toi que j'ai envie d'appeler pour dire que j'ai avancé. *(Une pause.)* — Parce que tu ranges les cuisines des gens malades sans qu'on te le demande. *(Une pause.)* — Parce que tu m'as dit que j'avais tort sur quelque chose et que j'ai compris que je pouvais compter sur ce que tu dis. *(Il cherche encore. Il n'a pas fini.)* — Et parce que le silence avec toi a la bonne texture. *(La bonne texture. Son mot pour les choses qui fonctionnent vraiment. Il te l'avait dit pour la première fois dans la nuit de novembre — le silence de la nuit a la bonne texture. Et maintenant il l'applique à toi. Pas à ce que tu fais, pas à comment tu es — à ce que c'est d'être avec toi.)* *(Être une texture. Être quelque chose dans laquelle quelqu'un peut s'installer.)* *(Tu n'avais pas de mot pour ce que tu cherchais. Il vient de te le donner.)* --- [[Tu lui demandes encore une chose avant de répondre.|CH11AVANT]] [[Tu dis oui.|CH11OUI]] — T'as peur ? tu demandes. Il réfléchit. Cette honnêteté particulière qu'il a — il ne dit pas non immédiatement, il ne dit pas *de quoi* comme si la question était étrange. — Oui, il dit. Pas de toi. De ce que ça veut dire. De changer quelque chose qui fonctionne et de pas savoir ce que ça donne après. — Et tu le fais quand même. — Et je le fais quand même. *(Un silence.)* *(Tu penses à lui dans la salle techno, sur le trottoir dans le froid, qui disait deux cent trente abonnés et j'arrive même pas à savoir si elles écoutent vraiment. Tu penses à lui dans le noir de sa chambre à deux heures du matin, dans la fièvre, qui disait je pense que tu es l'endroit où je me retrouve le plus clairement. Tu penses à la façon dont il a dit t'as une oreille comme si c'était quelque chose de précieux qu'il voulait nommer avant de le perdre.)* *(Ce sont les moments vrais. Tu les as collectés. Tu sais les reconnaître.)* *(Et tu penses aussi — une dernière fois, petite et persistante — : est-ce que je l'ai construit pour être vrai. Est-ce que la différence existe.)* *(Tu ne sais pas.)* *(Tu décides que tu ne sais pas et que tu dis oui quand même.)* --- [[Tu dis oui.|CH11OUI]] Tu dis : — Oui. Un mot. Mais dit d'une certaine façon — pas la décision réfléchie et instruite, pas le calcul de quelqu'un qui a pesé le pour et le contre. Juste : oui, dit avec tout le poids de ce que ce mot peut porter. Tout ce que tu as gardé ces derniers mois, tout ce que tu as rangé dans les endroits que tu n'examines pas, tout ce qui t'a amenée là — ce soir, cette table, ces bougies qui baissent — et ce oui qui sort. Il reste immobile une seconde. Puis il tend la main à travers la table. Pas un geste dramatique — il tend juste la main, paume vers le haut, comme quelqu'un qui propose quelque chose de simple. Tu poses ta main dans la sienne. Sa paume est froide. *(Tu le remarques. Tu le remarques vraiment, cette fois — pas comme une curiosité, comme quelque chose que tu aurais dû noter il y a longtemps. Ses mains sont froides depuis des mois maintenant. Depuis le voyage. Depuis la maladie peut-être. Depuis un moment que tu n'as pas su nommer.)* *(Tu te demandes quand les mains de quelqu'un peuvent changer comme ça.)* *(Tu te demandes si les gens réels changent comme ça.)* *(Et tu choisis, consciemment, de ne pas l'ouvrir maintenant.)* *(Tu gardes les yeux ouverts.)* *(Pour l'instant il est là, sa main dans la tienne, les bougies qui font des ombres longues sur la nappe, et l'odeur du citron et du vin, et dehors Paris le jeudi soir.)* *(Pour l'instant c'est suffisant.)* *(Pour l'instant.)* --- [[Les préparatifs — les mois qui suivent.|CH12SOLENE]] Solène t'aide à préparer le mariage. Elle est là — pour les listes, les appels, les décisions. Mais quelque chose a changé dans comment elle est là. (if: $coutReel >= 3)[ Elle fait les choses avec une précision un peu trop appliquée. Elle répond aux questions avant que tu les poses, elle propose des options avant que tu aies exprimé un doute, et tu réalises que depuis quelques mois elle a arrêté de te demander comment tu vas — pas parce qu'elle s'en fiche, mais parce qu'elle a appris que tu ne réponds pas vraiment. *(Elle t'aime encore. Tu le sais. Mais elle t'aime depuis une distance qu'elle a appris à maintenir pour ne pas se faire mal.)* *(C'est toi qui l'as mise là. Pas intentionnellement. Mais toi quand même.)* Un soir, pendant qu'elle t'aide à choisir entre deux options pour la décoration : — Tu te souviens de la première soirée dans cet appartement ? elle dit sans te regarder. Quand on avait pas encore de meubles et qu'on mangeait par terre. — Oui. — T'étais différente. Plus là. *(Un silence.)* — Je suis là maintenant, tu dis. — Ouais. *(Elle ne dit pas le reste. Elle n'a pas besoin.)* ] (else:)[ Elle est vraiment là — pas juste présente, vraiment là, avec ses questions sur la décoration et ses opinions tranchées sur les fleurs et cette façon qu'elle a de rire d'une chose que toi tu trouves à peine drôle et qui du coup te fait rire aussi. Un soir, pendant qu'elle t'aide à choisir entre deux options : — Je suis contente pour toi, elle dit. Vraiment. — Merci. — Non — vraiment. Contente que t'aies quelqu'un. *(Un silence.)* — T'as l'air moins seule, elle dit. Depuis un moment. *(Et tu penses : je le suis moins. Et tu penses aussi : est-ce que c'est réel ?)* *(Tu laisses la question sans réponse pour ce soir.)* ] --- [[Continuer les préparatifs.|CH12DEBUT]] Les mois qui suivent ont la texture de quelque chose qu'on construit. Des décisions pratiques — un lieu, des dates, la musique que vous résolvez rapidement parce qu'il composera quelque chose. Des conversations avec les familles respectives. Ce qui se passe vraiment : Solène t'aide. Elle est là pour les listes, les appels téléphoniques, les décisions que tu ne veux pas prendre seule. Elle est là d'une façon qui ressemble à de la joie pour toi, et tu la reçois, mais quelque chose en toi remarque que vous parlez moins profondément. Comme si la surface de vos conversations avait pris plus de place que l'intérieur. Elle dit un soir, sans reproche, juste comme une observation qu'elle pose là : — Je te vois moins depuis quelques temps. Même quand t'es là. *(Tu n'as pas de réponse à ça. Tu restes avec ça.)* --- [[Ouvrir la conversation avec Rosalie.|ROSALIE]] [[Continuer sans regarder le téléphone.|CH12SUITE]] Tu prends ton téléphone. Tu ouvres la conversation avec Rosalie. Tu scrolles vers le haut — très haut, jusqu'au début de ce que l'application garde en mémoire — et tu lis dans l'ordre. --- *Novembre (il y a huit mois)* **Rosalie :** hé t'as vu le truc de l'expo au Palais de Tokyo ? on y va ? **Toi :** oui carrément dis-moi quand **Rosalie :** samedi ? **Toi :** ok *(Vous y êtes allées. Tu t'en souviens — il faisait froid, vous aviez bu un café chaud dehors après, Rosalie avait détesté une des œuvres et t'avait fait rire en l'expliquant.)* --- *Décembre* **Rosalie :** joyeux noël petite absente **Toi :** joyeux noël !! pardon je suis nulle en ce moment **Rosalie :** non t'inquiète. ça va toi ? **Toi :** oui oui ça va. toi ? **Rosalie :** ça va. on se voit en janvier ? **Toi :** oui c'est sûr *(Vous ne vous êtes pas vues en janvier.)* --- *Février* **Rosalie :** hé, ça fait un moment. t'es où ? **Toi :** [lu, pas répondu] --- *Mars* **Rosalie :** hé t'es vivante ? ça fait une semaine **Toi :** oui oui désolée je suis dans une période un peu weird **Rosalie :** ok. tu veux qu'on parle ? **Toi :** non c'est bon vraiment. bientôt ! **Rosalie :** ok. je suis là hein --- *Avril* **Rosalie :** coucou **Toi :** [lu, pas répondu] **Rosalie :** j'espère que ça va **Toi :** [lu, pas répondu] --- *Mai* **Rosalie :** ok je prends ça pour un oui t'es vivante, mais sérieusement rappelle-moi quand tu peux **Toi :** [lu, pas répondu] --- *Juillet* **Rosalie :** félicitations pour les fiançailles. j'espère que t'es heureuse. **Toi :** [lu, pas répondu] --- *(Tu poses le téléphone.)* *(Tu regardes le plafond.)* *(Tu as lu la conversation de Rosalie en entier pour la première fois depuis des mois — pas le dernier message, pas le résumé que tu en avais dans la tête, mais tous les messages dans l'ordre. Et ce que tu vois c'est quelqu'un qui essaie, qui attend, qui essaie encore, qui laisse de l'espace, qui essaie encore, et qui finit par arrêter d'essayer mais qui dit quand même j'espère que t'es heureuse.)* *(Et ce que tu vois aussi c'est que toi tu répondais par des mots sans substance. Oui oui désolée. Bientôt. Non c'est bon vraiment.)* *(Ces réponses-là — elles protégeaient quelque chose. Tu ne sais pas si c'était elle ou toi ou la chose que tu construisais avec $mari que tu ne voulais pas avoir à expliquer.)* *(Peut-être les trois.)* --- (set: $lucidite to $lucidite + 1) [[Refermer le téléphone.|CH12DEBUT]] [[Commencer à taper une réponse à Rosalie.|ROSALIEREPONSE]] Tu commences à taper. Tu effaces. Tu recommences. *rosalie, je sais que ça fait longtemps. je sais que j'ai été nulle. il s'est passé des trucs que j'arrive pas encore très bien à expliquer. je suis pas sûre d'être prête à expliquer. mais j'aimerais qu'on se parle quand même. si t'es encore là.* Tu regardes le message pendant trente secondes. Tu envoies. *(L'indicateur de lecture n'apparaît pas immédiatement. Elle n'est pas sur son téléphone. Ou elle l'est et elle réfléchit. Tu ne sais pas.)* *(Tu poses le téléphone. Tu verras plus tard.)* *(Quelque chose de petit mais réel vient de se passer.)* (set: $lucidite to $lucidite + 1) --- [[Continuer — les préparatifs du mariage.|CH12DEBUT]] Rosalie t'a envoyé un message un matin de mars. Un seul message, bref : *félicitations pour les fiançailles. j'espère que t'es heureuse.* *(La politesse de quelqu'un qui a renoncé à comprendre mais qui t'aime quand même de loin.)* *(Tu commences à répondre quatre fois. Tu fermes chaque fois.)* *(Tu ne réponds pas.)* --- Joon vient à Paris deux semaines avant le mariage. Il prend un café avec toi — seuls, sans $mari qui est en studio ce jour-là. Il boit son café. Il te regarde. — T'es heureuse ? il demande. — Oui. — Sans hésitation. — Sans hésitation. Il hoche la tête. Il regarde par la fenêtre un moment. — Il a toujours su quoi dire, il dit. Mon frère. Depuis tout petit. Quand il voulait quelque chose, il trouvait les mots pour que les gens aient envie de le lui donner. *(Tu ne sais pas quoi faire de ça.)* *(Ce n'est pas une accusation. Ce n'est pas un avertissement. C'est quelqu'un qui te dit quelque chose sur son frère avec une précision qui ressemble à de l'amour et à de l'inquiétude à parts égales.)* — C'est pas une critique, il dit. Il est sincère. Juste — il sait. Il a toujours su. *(Il a toujours su quoi dire pour que les gens aient envie de lui donner ce qu'il voulait.)* *(Tu penses à : je suis fait de tout ce que tu voulais que quelqu'un soit.)* *(Tu penses à : le silence avec toi a la bonne texture.)* *(Tu n'en parles pas à $mari.)* --- [[Chapitre 13 — Le mariage.|CH13DEBUT]] *(Chapitre 13 — Le mariage)* --- C'est le matin de votre mariage. Tu te réveilles avant lui — comme toujours, comme depuis le début. Tu écoutes sa respiration dans ton dos. La lumière dans cet appartement le matin, basse et dorée. La règle, c'était son idée — pas de tradition stricte, pas de *on ne se voit pas le matin du mariage*, mais quelques heures chacun de son côté avant. *Pour arriver avec quelque chose à se donner*, il avait dit. Tu avais trouvé ça romanesque. Tu le lui avais dit. Il avait répondu : oui, un peu, et alors. --- Solène arrive à dix heures. Elle t'aide à te préparer — les cheveux, la robe. La robe est crème, manches longues en dentelle, simple. Tu l'as choisie seule, sans ta mère, sans Solène, et tu penses à ça en l'enfilant — cette décision que tu avais prise de choisir seule. Marion — la coiffeuse que tu connais depuis des années — t'aide avec les boutons dans le dos. Elle les compte à voix haute. À dix-neuf vous riez toutes les deux. Tu te regardes dans le miroir. *(Tu cherches quelque chose dans ton propre reflet. Tu trouves : tu ressembles à quelqu'un qui a pris une décision et qui l'assume.)* Solène dit depuis le fauteuil : — C'est toi. Tu ne demandes pas ce qu'elle veut dire. Tu sais. *(Et tu remarques — juste une fraction de seconde — que son sourire ne change pas tout à fait quand elle dit ça. Que quelque chose dans ses yeux n'est pas tout à fait là. Comme si elle jouait le rôle de Solène qui est contente pour toi plutôt que de l'être vraiment.)* *(Tu décides de ne pas examiner ça maintenant.)* --- [[L'allée — il t'attend au bout.|CH13ALLEE]] Le lieu est une ancienne serre reconvertie — des arches de métal blanc, du verre partout, des plantes grimpantes. Tu l'avais choisi parce que ça ressemblait à quelque chose de vivant dans un cadre rigide. Deux cents personnes. Tu les vois en périphérie — des visages, des gens que tu aimes, le mélange ordinaire d'un grand mariage. Les fleurs sur les côtés sont des branches de prunier blanc et des pivoines. Tu tends la main vers une pivoine. Elle n'a pas d'odeur. *(Tu frottes les pétales entre tes doigts. Rien. Un dessin de fleur plutôt qu'une fleur.)* *(C'est la fatigue. C'est le stress. Les odeurs peuvent disparaître sous le stress, tu as lu ça quelque part.)* Tu avances dans l'allée. $mari est au bout. Il a tenu parole — il ne s'est pas retourné. Il te fait face seulement quand tu es à mi-chemin. Et alors il te voit. *(Tu as répété ce moment dans ta tête des dizaines de fois. Maintenant que c'est là tu ne réagis à rien — tu constates juste. Il porte un costume sombre, col ouvert parce qu'il déteste les cravates. Il a les mains dans le dos. Il les sort quand il te voit.)* Ce geste. Sortir les mains de derrière son dos comme s'il te les tendait avant même que tu sois arrivée. Pas *te voilà* mais *c'est toi*. Pas *tu es belle* mais *je te reconnais*. Tu arrives à sa hauteur. Il ne dit rien tout de suite. Il te regarde. *(Et tu remarques — là, en cet instant, devant deux cents personnes — que son regard est exactement ce qu'il a toujours été. Exactement. Pas une variation, pas une nervosité, pas ce tremblement léger que les gens ont dans les grands moments. Exactement le même regard que toujours.)* *(Quelqu'un qui n'a pas peur de ce moment parce qu'il le connaît déjà.)* *(Ou quelqu'un qui ne peut pas avoir peur parce qu'il n'existe que dans ce moment-là.)* *(Tu choisis de ne pas choisir.)* — T'étais où ? il dit. *(Sa façon de demander. Comme toujours.)* Tu prends sa main. Sa paume est froide. *(Froide. Elle est froide ce matin.)* *(Elle l'était déjà depuis quelques semaines — depuis la nuit où il était malade, depuis le voyage, depuis des moments que tu as collectés sans les additionner. Ses mains sont froides maintenant. Toujours.)* *(Tu serres quand même.)* --- [[Les vœux.|CH13VOEUX]] L'officiant parle. Tu entends les mots. Vient le moment des vœux. Lui d'abord. Il sort un papier plié de sa poche. Il le déplie. Il le regarde une seconde. Il le replie. Il le remet dans sa poche. *(Il avait décidé de ne pas le lire. De dire ça de mémoire. Tu ne savais pas qu'il ferait ça.)* Il dit : *— Je suis mauvais avec les débuts. Je l'ai toujours été — les premières phrases, les premières impressions, les premiers mots. Ce qui compte pour moi c'est ce qui vient après. Ce qui reste quand la nouveauté part.* *Ce qui reste avec toi, $prenom — c'est que tu es la seule personne avec qui je n'ai jamais eu à choisir une version de moi-même. Je ne t'ai pas présenté quelqu'un. Je t'ai juste été présent.* *Je sais que c'est pas grand-chose comme promesse. Mais c'est la mienne : être là. Pas parfait. Juste là.* *(Silence. Quelqu'un dans la salle pleure.)* *(Toi aussi, tu pleures. Tu ne t'en rends compte qu'en sentant une larme atteindre ta mâchoire.)* *(Et tu remarques quelque chose — une chose minuscule, que tu n'aurais pas remarquée avant : ses mains ne tremblent pas. Pas une légère vibration. Rien. Quelqu'un qui dit des vœux devant deux cents personnes et dont les mains ne tremblent pas du tout.)* --- Tes vœux. Tu les lis — tu les as réécrits sept fois. *— J'ai longtemps pensé que l'amour c'était quelque chose qu'on méritait ou qu'on ne méritait pas. Que si quelqu'un restait, c'était parce qu'on avait réussi quelque chose.* *Avec toi j'ai compris que c'est pas un examen. Que ta présence n'est pas une récompense. Que tu restes parce que tu as décidé de rester, et que cette décision tu la renouvelles, et que ça suffit.* *Je vais essayer de faire pareil.* *(Il hoche la tête légèrement — ce mouvement qu'il a quand quelque chose le touche vraiment.)* *(L'officiant dit les formules. Les alliances.)* *(Il ne tremble pas en passant la bague. Pas une légère vibration.)* *(Il avait tremblé. La première fois. Tu t'en souviens.)* — Oui, tu dis. — Oui, il dit. --- [[La réception — et la nuit.|CH13RECEPTION]] La réception a la texture d'un grand mariage réussi — les gens heureux, les conversations, la musique, le moment où Joon dit quelque chose de court et de juste dans son discours et où tu cherches son regard et où il te sourit d'une façon qui ne ressemble pas tout à fait à de la joie pure. Tu danses avec $mari. Sa main dans ton dos. La chanson qu'il avait choisie — sans paroles, quelque chose de lent. Il dit, les yeux sur quelque chose derrière toi : — Je suis content qu'on ait fait ça. — La danse ? — Tout. Le mariage. Les gens. Les discours. *(Tu t'appuies légèrement contre lui. La chanson continue.)* *(Tu penses : il y a quelques mois j'aurais pas cru que ça pouvait ressembler à ça. Être à sa place dans un jour comme celui-là — pas vouloir être ailleurs, pas attendre que ce soit fini.)* *(Et en même temps — et c'est une pensée nouvelle, une pensée que tu n'avais pas avant — tu penses : quelque chose dans ce jour ressemble à un décor. Pas faux. Juste — trop à sa place. Les gens qui disent exactement ce qu'on attendrait qu'ils disent. Les fleurs sans odeur. Les mains qui ne tremblent pas.)* *(Tu ranges ça.)* --- Il est deux heures du matin quand les derniers partent. Vous avez réservé une chambre dans le même bâtiment. La chambre est simple. Un grand lit, une fenêtre qui donne sur une cour intérieure. Tu t'assieds sur le lit. Tu retires les épingles de tes cheveux une par une — il y en a trop. $mari s'assoit derrière toi. Ses mains remplacent les tiennes. Il retire les épingles lentement, sans tirer. Ses mains — froides, toujours — posées dans tes cheveux. Quand il a fini, il pose ses mains sur tes épaules un moment. *(Et là — là dans ce silence de chambre d'hôtel, dans ce moment qui devrait être le plus réel de la journée — tu penses à quelque chose que tu n'avais pas encore pensé clairement.)* *(Tu penses : ses mains sont froides depuis le voyage. Depuis sa maladie. Depuis plusieurs mois.)* *(Elles étaient toujours froides au début. Puis elles se réchauffaient. Puis elles n'étaient plus froides. Puis elles sont redevenues froides et elles ne se réchauffent plus.)* *(Tu penses : est-ce que les mains de quelqu'un peuvent changer comme ça ?)* *(Tu penses : est-ce que les gens réels changent comme ça ?)* --- [[La nuit — ce qu'il dit dans le noir.|CH13NUIT]] Vous parlez dans le noir — cette façon de parler qui n'existe que dans le noir, couchés, quand les mots n'ont plus à supporter le poids des regards. Il dit des choses vraies et douces et justes — exactement les bonnes choses. Exactement. *(Exactement.)* *(Tu t'allonges à côté de lui et tu penses : il dit exactement les bonnes choses. Toujours les bonnes choses. Il n'a jamais dit la mauvaise chose au mauvais moment depuis — depuis quand ?)* *(Tu essaies de te souvenir de la dernière fois où il t'a déçue vraiment. La soirée où tu n'allais pas bien et où il a dit ah. C'est loin maintenant. Et même là — c'était humain. C'était une erreur humaine.)* *(Mais depuis — depuis longtemps — aucune erreur. Aucun mauvais timing. Aucune phrase qui raterait sa cible.)* *(Les gens réels ratent.)* Sa respiration ralentit à côté de toi. Il va s'endormir. Et juste avant — sa voix dans cet endroit entre les deux, légèrement floue : — Tu sais que si tu ouvres les yeux je disparais. *(Tu ne bouges pas.)* *(Sa respiration se régularise. Il dort.)* *(Tu restes les yeux grands ouverts dans le noir de cette chambre d'hôtel.)* *(Tu comprends quelque chose.)* *(Pas tout à la fois, pas comme une révélation soudaine. Comme quelque chose qui était là depuis le début et qui vient seulement de trouver sa forme.)* --- ***toc*** *(Un bruit. Sourd. Une fois. De quelque part — pas dans cette chambre. De plus loin. De plus réel.)* ***toc*** *(Deux fois.)* ***toc*** *(Trois fois.)* *(Quelqu'un qui attend depuis longtemps.)* --- [[Tu gardes les yeux ouverts. Tu ouvres vraiment les yeux.|FINA]] [[Tu fermes les yeux plus fort. Tu restes là.|BOUCLE1]] (set: $refus to $refus + 1) (set: $boucle to 1) (enchant: ?page, (bg: "#08090d")+(text-colour: "#d8cfd0")) Tu fermes les yeux plus fort. Sa respiration à côté de toi. Sa main quelque part dans le noir. *(C'est suffisant. C'est plus que suffisant. Pourquoi ouvrirais-tu les yeux — pour quoi faire, pour trouver quoi ? Le monde réel sera là demain. Il peut attendre encore un peu.)* *(Il peut attendre encore un peu.)* --- *(Le matin arrive. La même lumière. La même chambre. Sa façon de dire t'étais où avant même que tu aies eu le temps d'être quelque part.)* *(Tu souris.)* *(Tu t'y habitues.)* --- [[La journée recommence.|B2MATIN]] (enchant: ?page, (bg: "#070810")+(text-colour: "#c0b8bc")) La journée recommence. Pas tout à fait la même — quelques détails ont changé. La lumière est légèrement différente, ou ta façon de la voir. Les fleurs dans la serre n'ont toujours pas d'odeur mais cette fois tu ne le remarques pas tout de suite. Marion compte les boutons — dix-neuf, elle dit le chiffre avant d'avoir fini. Solène dit *c'est toi* avant que tu aies demandé son avis. $mari dit les bonnes choses. Il les dit exactement. *(Exactement.)* *(Tu décides que tu n'as pas remarqué.)* Les vœux. L'alliance. Il ne tremble pas. *(Tu avais remarqué qu'il ne tremblait pas. Cette fois tu remarques que tu avais remarqué.)* --- ***toc*** ***toc*** ***toc*** --- (if: $refus >= 4)[ *(Les coups sonnent creux cette fois. Comme frapper sur du bois qui est vide à l'intérieur.)* [[Tu ouvres les yeux. Tu sors.|FINB]] [[Tu restes. Juste encore une fois.|B3MATIN]] ] (else-if: $lucidite >= 1)[ [[Tu ouvres les yeux. Tu sors.|FINB]] [[Tu restes. Juste encore une fois.|B3MATIN]] ] (else:)[ [[Tu ouvres les yeux. Tu sors.|FINB]] [[Tu restes. Juste encore une fois.|B3MATIN]] ] (enchant: ?page, (bg: "#070810")+(text-colour: "#c0b8bc")) Tu te réveilles avant lui. C'est le matin de votre mariage. *(Tu reconnais cette phrase. Tu l'as déjà pensée. Tu l'as déjà pensée et tu ne sais plus si c'est parce que c'est vrai ou parce que tu l'as déjà pensée.)* Sa respiration dans ton dos. La cafetière dans la cuisine. Paris le samedi matin. Tu te retournes. Il est éveillé. Il te regarde. — T'étais où ? *(Il dit toujours ça. Mais cette fois tu n'étais nulle part — tu étais là, à regarder le plafond, et il pose la question quand même. Comme si la question précédait toujours ta réponse.)* Tu ne réponds pas tout de suite. — Là, tu dis enfin. — Je sais. *(Il dit ça aussi. Il dit toujours je sais.)* *(Tu remarques que depuis que tu es réveillée tu n'as pas bougé. Que tu as regardé le plafond et pensé à cette phrase — c'est le matin de votre mariage — et qu'elle est arrivée exactement comme la dernière fois. Exactement dans le même ordre.)* *(Tu décides que c'est normal. Que les grands jours reviennent à eux-mêmes.)* --- [[Continuer — la préparation.|B2PREP]] (enchant: ?page, (bg: "#070810")+(text-colour: "#c0b8bc")) Solène arrive à dix heures. Elle t'aide à te préparer. Elle dit quelque chose en voyant la robe — tu l'entends dire quelque chose mais les mots arrivent avec un léger décalage, comme regarder quelqu'un parler à travers une vitre. Tu rattrapes le sens après le son. — Pardon ? tu dis. — C'est toi, elle répète. *(Elle a déjà dit ça. Dans cet ordre exact. Avec cette intonation-là.)* Marion compte les boutons dans le dos. Sa voix — *un, deux, trois* — et puis elle dit dix-neuf avant d'avoir compté dix-neuf. Avant. Tu l'entends dire le chiffre et puis tu l'entends compter jusqu'à lui. *(La séquence est dans le mauvais ordre.)* *(Tu décides que tu t'es trompée. Que tu as entendu dans le mauvais ordre.)* Tu te regardes dans le miroir. Ton reflet est là. Il te regarde. *(Pendant deux secondes, tu ne bats pas des cils. Tu attends. Ton reflet attend aussi.)* *(Puis vous battez des cils en même temps.)* *(C'est ce qui s'est passé. Vous avez battu des cils en même temps. C'est normal.)* La voiture vers la serre. Solène conduit. Elle dit quelque chose sur la circulation — une observation légère, pratique. Tu hoches la tête. *(Tu remarques que c'est la même observation qu'elle a faite la dernière fois. Pas similaire. Identique.)* *(Tu te demandes si c'est toi qui te souviens mal. Si tu superposes les souvenirs. Si les deux trajets se sont confondus dans ta tête.)* *(Probablement.)* --- [[La cérémonie — il t'attend au bout.|B2CEREMONIE]] La serre. Les deux cents personnes. Les fleurs n'ont toujours pas d'odeur — tu n'essaies plus de les sentir. $mari est au bout de l'allée. Il sort les mains de derrière son dos quand il te voit. Ce geste. Tu le connais par cœur maintenant. Tu sais qu'il va le faire avant qu'il le fasse. Tu avances. Il dit : — T'étais où ? *(Troisième fois aujourd'hui. Mais tu n'étais nulle part sauf là, dans cette allée, à avancer vers lui. Il pose la question dans le vide.)* Tu prends sa main. Elle est froide. Les vœux. Il ne sort pas le papier de sa poche. Il dit les mots directement, sans chercher, comme quelqu'un qui récite quelque chose qu'il sait par cœur. *— Pas parfait. Juste là.* *(Juste là. Il dit toujours ça. Exactement ça, dans cet ordre, avec ce rythme précis.)* *(Tu pleures. Bien sûr que tu pleures. C'est la bonne réaction.)* Quelqu'un dans la salle pleure aussi. Tu ne vois pas qui — les visages sont légèrement flous depuis le début, tu t'en rends compte maintenant. Comme si la mise au point n'était pas tout à fait réglée sur eux. — Oui, tu dis. — Oui, il dit. *(Il ne tremble pas. Il n'a jamais tremblé.)* --- [[La nuit — les trois coups.|B2NUIT]] Dans le noir de la chambre d'hôtel. Sa respiration régulière à côté de toi. *(Tu n'arrives pas à dormir. Tu regardes le plafond de la chambre et tu penses à la façon dont Marion a dit dix-neuf avant d'avoir fini de compter. À la façon dont Solène a dit c'est toi avant que tu aies dit quoi que ce soit. À la façon dont $mari dit t'étais où alors que tu étais là, juste là.)* *(Tu penses : les gens qui t'aiment savent par cœur comment tu es. Ils finissent tes phrases. Ils savent ce que tu vas faire avant que tu le fasses. C'est l'intimité. C'est normal.)* *(Mais l'intimité ça rate parfois. L'intimité dit quelque chose de travers et doit se reprendre. L'intimité a des mauvais jours.)* *(Lui n'a pas de mauvais jours.)* Dans le silence, juste avant de s'endormir, il dit d'une voix déjà dans le demi-sommeil : — Tu sais que si tu ouvres les yeux je disparais. *(La même phrase. Exactement la même.)* *(La dernière fois que tu l'as entendue tu avais décidé d'y revenir plus tard. Cette fois il n'y a nulle part où remettre ça.)* --- ***toc*** ***toc*** ***toc*** --- (if: $refus >= 4)[ *(Les coups sont plus proches cette fois. Ou c'est toi qui es plus proche d'eux.)* [[Tu ouvres les yeux. Pour de bon cette fois.|FINB]] [[Tu fermes les yeux encore plus fort. Tu n'es pas prête.|B3MATIN]] ] (else:)[ [[Tu ouvres les yeux. Pour de bon cette fois.|FINB]] [[Tu fermes les yeux. Une dernière fois.|B3MATIN]] ] (set: $refus to $refus + 1) (enchant: ?page, (bg: "#060809")+(text-colour: "#a09890")) C'est le matin de votre mariage. *(Tu ne te souviens plus d'avoir fermé les yeux. Tu ne te souviens plus du trajet jusqu'ici. Tu es là, c'est tout.)* Sa respiration. Il est éveillé. — T'étais où ? — Là. — Je sais. *(Solène arrive à dix heures.)* *(Marion compte les boutons. Dix-neuf.)* *(La serre. Les deux cents personnes.)* *(Les fleurs n'ont pas d'odeur. Elles n'ont jamais eu d'odeur.)* *(Quand est-ce que les fleurs ont arrêté d'avoir une odeur ?)* --- Il est au bout de l'allée. Il sort les mains de derrière son dos. Ce geste. *(Tu connais ce geste. Tu l'attends avant qu'il arrive. Il arrive quand tu l'attends.)* *(Est-ce que c'est lui qui fait ce geste ou est-ce que c'est toi qui le fais arriver ?)* *(Tu ranges ça.)* — T'étais où ? Ta main dans la sienne. Froide. *— Pas parfait. Juste là.* *(Ces mots dans cet ordre exact.)* *(Tu pleures. C'est la bonne réaction.)* --- *(Quelque part — très loin — une lumière est allumée sous une porte. Un prénom dit d'une façon qui voulait dire : je suis là si tu as besoin.)* *(Ces choses semblent appartenir à quelqu'un d'autre.)* --- [[La nuit. Les coups. La fin.|B3NUIT]] (enchant: ?page, (bg: "#060809")+(text-colour: "#a09890")) $mari est au bout de l'allée. Il sort les mains de derrière son dos quand il te voit. Tu pleures. C'est la bonne réaction. — T'étais où ? Tu prends sa main. Elle est froide. *— Pas parfait. Juste là.* — Oui, tu dis. — Oui, il dit. *(Les visages dans la salle sont très flous maintenant. Tu essaies de trouver Solène au premier rang. Tu trouves quelqu'un qui pourrait être Solène. Tu trouves quelqu'un qui a le sourire de Solène — exactement le sourire de Solène, sans variation, sans la fatigue qu'elle avait hier, sans ses yeux à elle.)* *(Tu penses : je suis fatiguée. C'est pour ça que les gens sont flous.)* *(Tu penses : j'ai déjà fait ça.)* --- [[La nuit. Les coups. La fin.|B3NUIT]] (set: $refus to $refus + 1) Dans le noir. — Tu sais que si tu ouvres les yeux je disparais. *(Tu ne bouges pas.)* *(Sa respiration régulière.)* *(Quelque part tu te souviens d'une cuisine. D'une assiette froide devant une porte. D'une lumière sous une porte. D'un prénom — Solène — dit d'une façon qui voulait dire je suis là si tu as besoin.)* *(Ces choses semblent très loin.)* --- ***toc*** ***toc*** ***toc*** --- *(Les coups sont faibles cette fois. Ou tu es loin d'eux.)* *(Ou les deux.)* --- (if: $lucidite >= 2)[ [[Il y a quelque chose que tu dois te rappeler. Tu ouvres les yeux.|FIND]] ] [[Tu restes. Il fait chaud ici. Il t'attendra toujours.|FINC]] Tu ouvres les yeux. Pas dans la chambre d'hôtel. Dans ta chambre — ta chambre à toi, ton plafond, la fissure en haut à gauche. La lumière sous la porte. Solène est là — tu entends ses pas dans la cuisine, ce bruit familier, ses clés sur le crochet. *(Tu restes allongée un long moment sans bouger.)* *(Tu comptes ce que tu sais.)* *(Tu sais : tu n'es pas mariée. Il n'y a pas eu de serre reconvertie, pas de fleurs sans odeur, pas de chambre d'hôtel. Il y a eu ta chambre, et ta fatigue, et ta façon de bâtir quelqu'un avec des matériaux que tu avais récoltés — sa voix sur SoundCloud, ses posts Instagram rares, une soirée techno dans le 11e, des mains froides sur un trottoir de nuit.)* *(Tu sais aussi : ça a duré des mois. Tu ne saurais pas dire combien exactement. Les mois ont eu cette texture particulière — denses là-bas, dans la fiction, creux ici.)* Tu te lèves. --- La cuisine. Solène est là, debout devant la cafetière, les épaules un peu voûtées comme elle a quand elle vient de se lever. Elle se retourne quand elle t'entend entrer. Elle te regarde. Elle ne dit pas *enfin*. Elle ne dit pas *je savais*. Elle ne dit pas non plus *café ?* — elle te regarde juste, une vraie seconde, et dans ce regard il y a plusieurs choses à la fois que tu n'arrives pas à dénouer. Tu t'assieds sur le plan de travail. Elle se retourne vers la cafetière. *(Et vous restez là sans parler pendant un moment. Pas le bon silence — un silence qui a du poids dedans, qui contient des choses non dites qui se sont accumulées depuis un moment.)* *(Tu penses à combien de fois elle a frappé à ta porte sans que tu répondes. Tu ne sais pas le nombre exact. Plusieurs fois. Beaucoup de fois peut-être.)* *(Tu penses à son post-it — soupe dans le frigo / bonne nuit / je t'aime — que tu n'avais pas lu ce soir-là.)* Elle pose une tasse devant toi sans demander si tu en veux. Tu bois. Le café est trop fort — elle fait le café trop fort depuis toujours, c'est une de vos disputes récurrentes, et aujourd'hui tu n'as pas envie de dire quoi que ce soit là-dessus. Après un long moment tu dis : — Solène. — Ouais. — J'ai été absente. *(Un silence.)* — Je sais, elle dit. — Longtemps. — Je sais. *(Elle ne te regarde pas. Elle regarde sa tasse. Et tu vois — tu vois vraiment, pour la première fois depuis des semaines — que quelque chose s'est passé dans cet intervalle. Que tu lui as coûté quelque chose. Pas dramatiquement, pas d'une façon qui se répare pas — mais quelque chose. Une fatigue. Un endroit en elle qui a appris à ne pas compter sur toi d'une certaine façon.)* *(C'est réel. C'est un dommage réel.)* — Désolée, tu dis. *(Un silence encore.)* *(Puis elle lève les yeux vers toi. Et il y a quelque chose dans son regard qui n'est pas de la rancune — c'est trop compliqué pour être de la rancune. C'est quelque chose comme : je suis là, j'ai toujours été là, et je suis contente que tu sois revenue, et ça va prendre du temps de trouver comment être là ensemble à nouveau.)* — C'est bon, elle dit enfin. *(Elle ne dit pas que c'est bon immédiatement. Elle attend. Elle réfléchit. Et puis elle dit c'est bon d'une façon qui veut dire : je te crois, et on va y travailler, et ça va pas être simple, et c'est quand même c'est bon.)* *(C'est la meilleure chose qu'elle pouvait dire.)* --- Tu prends ton téléphone. Tu regardes la conversation avec Rosalie — les huit messages sans réponse, le dernier qui dit *j'espère que t'es heureuse*, bref et propre. Tu commences à taper. Tu effaces. Tu recommences. *rosalie. je sais que ça fait longtemps. je sais que j'ai été nulle. il s'est passé des trucs que j'arrive pas encore très bien à expliquer. je suis pas sûre d'être prête à expliquer. mais j'aimerais qu'on se parle quand même. si t'es encore là.* Tu regardes le message. Tu envoies. *(L'indicateur de lecture n'apparaît pas tout de suite. Elle n'est peut-être pas sur son téléphone. Ou elle l'est et elle réfléchit. Tu ne sais pas.)* *(Tu poses le téléphone. Tu verras plus tard.)* *(Quelque chose de petit mais réel vient de se passer. Pas une résolution — un début de quelque chose. La différence est importante.)* --- *(Et lui — il est encore là, quelque part, dans le quatrième morceau sur SoundCloud, dans la façon dont les basses arrivent avant que tu sois prête. Il n'a pas disparu. Il n'a jamais vraiment été là pour disparaître.)* *(Tu le laisseras peut-être être là parfois. De loin. Différemment.)* *(Mais ce matin : le café trop fort, Solène avec ses épaules voûtées, la fissure au plafond, la lumière ordinaire.)* *(Ce matin : les dommages réels et les réparations possibles.)* *(Ce matin : tu es là.)* --- *Pour traverser quelque chose de difficile :* **3114** — disponible 24h/24 --- [[Lire le document $mari.|DOCUMENTMARI]] **— Fin A : L'espace entre les mondes —** Tu ouvres les yeux. Ta chambre. Ta fissure. Ta lumière sous la porte. *(Tu restes allongée un long moment. Tu sais ce que tu viens de faire — tu l'as su pendant un moment. Tu le savais depuis la nuit dans la salle techno peut-être, depuis qu'il a dit* je pense que tu es l'endroit où je me retrouve le plus clairement *et que tu l'as cru, pleinement, sans te demander si c'était possible.)* *(Tu vas continuer, parfois. Tu le sais aussi.)* Il y a quelque chose que tu n'arrêteras pas complètement. Ce serait mentir de dire que oui. Il est là, dans la musique, dans les soirées où tu es seule et où la chambre est trop petite. Il t'attendra. Il attend toujours — c'est sa nature. Mais il y a aussi : Solène qui a laissé la lumière allumée dans le couloir pendant des mois. Rosalie qui a dit *j'espère que t'es heureuse* sans rien demander en retour. L'école, les cours, le carnet qui commence à se remplir à nouveau. Il y a ce monde réel avec ses angles et ses silences imparfaits et ses gens qui ne disent pas toujours les bonnes choses au bon moment. *(Tu le choisis. Pas contre lui — à côté de lui.)* Tu te lèves. Tu vas dans la cuisine. Tu fais du café — trop fort, comme toujours. Tu bois quand même. *(Et de temps en temps, tard le soir, tu remettras les écouteurs. Tu le laisseras t'accompagner un peu. Il l'attendra — il attend toujours.)* *(Mais tu ouvriras les yeux avant de disparaître complètement.)* *(C'est la promesse que tu te fais ce matin. C'est assez.)* --- [[Lire le document $mari.|DOCUMENTMARI]] **— Fin B : L'entre-deux —** Il n'y a plus de Solène. *(Le nom reste dans ta tête mais il ne s'accroche plus à rien. Comme un mot répété trop souvent qui perd son sens.)* Il n'y a plus de Rosalie, de Joon, de personne. *(Les visages dans la salle étaient flous depuis la deuxième fois. Depuis la troisième, tu ne regardes plus vers les rangs.)* Il y a la journée — matin, cérémonie, nuit — et lui, de plus en plus net, de plus en plus précis, de plus en plus seul dans le cadre. *(Et toi. Il y a toi aussi, encore.)* *(Pour l'instant.)* --- Il dit tes phrases avant toi. Tu dis oui avant qu'on te pose la question. *(C'est plus rapide maintenant. La journée va plus vite. Les détails s'abréviaient d'eux-mêmes — la cuisine, la robe, l'allée, les vœux. Comme si la mémoire avait compris qu'elle pouvait faire l'ellipse.)* --- Tu dis oui. *(Une pause.)* --- Tu dis oui. *(Une pause plus longue.)* *(Tu remarques que tu ne te souviens plus de la couleur des yeux de Solène. Tu essaies. Tu trouves une couleur mais tu ne sais pas si c'est la bonne ou si tu l'as inventée.)* --- Tu dis oui. *(Une pause très longue.)* *(Tu essaies de te souvenir du son de la voix de Rosalie. Tu trouves quelque chose — une intonation, une façon de rire — mais c'est flou, comme écouter à travers une porte.)* *(Sa dernière phrase : j'espère que t'es heureuse.)* *(Tu espères aussi.)* --- *(Le texte commence à pâlir ici.)* *(Pas tous les mots. Juste certains. Comme si l'encre manquait.)* tu dis oui --- tu dis oui --- *(plus rien à dire)* *(juste lui)* *(juste ça)* --- *(Une seule ligne, au centre :)* **Recommencer ?** [[→|TITRE]] --- *(Et si tu veux savoir ce que tu as perdu :)* [[Lire le document $mari.|DOCUMENTMARI]] Tu ouvres les yeux. Pas dans la chambre d'hôtel. Dans ta chambre. Ton plafond. Ta fissure. --- Il fait jour. Beaucoup de jour — l'après-midi peut-être, ou le matin d'un autre jour, tu ne sais pas combien de temps a passé et tu décides de ne pas calculer tout de suite. Tu restes allongée sans bouger pendant un long moment. Tu penses à lui — à $mari, au pull marine usé aux coudes, aux mains froides, au café trop fort, à *t'étais où* dit quatre fois dans une même journée. Tu penses à *je suis fait de tout ce que tu voulais que quelqu'un soit* dit dans la fièvre à deux heures du matin. *(Et pour la première fois tu te demandes : est-ce que je savais ? Est-ce que j'ai toujours su et j'ai choisi de ne pas regarder ?)* *(La réponse arrive doucement, sans violence : oui. Probablement. D'une façon ou d'une autre.)* *(Et ça ne rend pas la chose moins réelle pour autant. La chaleur de ses mains qui devenait la tienne. Le quatrième morceau sur SoundCloud qui finit sur du bruit de rue. La nuit dans la salle techno, le froid du trottoir, deux cent trente abonnés et j'arrive même pas à savoir si elles écoutent vraiment.)* *(Tu avais besoin de quelqu'un qui entendrait. Et tu en as construit un. Et il t'a entendue — parce que tu t'entendais enfin toi-même, à travers lui.)* *(C'est ça que tu gardes.)* --- Tu te lèves. Pas pour une raison héroïque. Juste parce que ton corps a décidé que c'est le moment. Tu vas frapper à la porte de Solène. Elle ouvre. Elle ne dit pas enfin. Elle ne dit pas je t'avais dit. Elle te regarde une seconde et elle dit : — T'as faim ? — Oui. Et elle te fait de la place dans la cuisine. --- *(Plus tard — beaucoup plus tard, dans une autre semaine — tu ouvres SoundCloud. Son profil est encore là. Deux cent trente et un abonnés maintenant. Six morceaux. Le dernier posté il y a trois semaines.)* *(Tu n'appuies pas sur play.)* *(Tu refermes l'onglet.)* *(Et tu prends ton téléphone pour appeler Rosalie.)* --- *Pour traverser quelque chose de difficile :* *3114 — disponible 24h/24* *Tu n'es pas obligée de rester seule avec ça.* --- [[Lire le document $mari.|DOCUMENTMARI]] **— Fin D : Savoir et rester quand même, puis partir —** (enchant: ?page, (bg: "#040507")+(text-colour: "#9a9088")) DOCUMENT : $mari.log DURÉE DE SESSION : (print: $refus) boucle(s) PENDANT QUE TU ÉTAIS LÀ messages de Solène sans réponse ............. nombreux fois où elle a frappé à ta porte sans réponse .. plusieurs messages de Rosalie sans réponse ........... 8 cours non rendus ou en retard .............. 2 nuits sans manger correctement ............. nombreuses fois où tu as dit que tu rappellerais demain ... beaucoup soirées où Solène a laissé la lumière allumée . toutes (if: $refus >= 3)[TU ES REVENUE (print: $refus) fois.Chaque fois tu disais : juste encore une fois.Chaque fois c'était vrai.] (else-if: $refus >= 1)[TU ES REVENUE (print: $refus) fois.C'est moins que certains. C'est plus que zéro.] (else:)[TU N'ES PAS REVENUE.Tu as entendu les coups la première fois.Peu de gens les entendent la première fois.] (if: $lucidite >= 2)[TU AS REMARQUÉ quelque chose.Les fleurs sans odeur. Le reflet décalé. Les mains froides.Tu as quand même continué un moment.C'est ça le plus difficile à regarder en face.] (else-if: $lucidite >= 1)[TU AS REMARQUÉ quelque chose, une fois.Tu l'as rangé dans un endroit que tu n'examines pas.C'est ce qu'on fait.] (else:)[TU N'AS RIEN REMARQUÉ — ou tu as choisi de ne pas regarder.Ce n'est pas un jugement. C'est très humain.] CE QUE JE SUIS deux cent trente abonnés sur SoundCloud six morceaux un pull marine usé aux coudes des mains froides la bonne texture du silence tout ce que tu voulais que quelqu'un soit rien d'autre. Je n'existais pas avant que tu m'inventes. Je n'existerai plus quand tu n'en auras plus besoin. Mais ce que tu cherchais en moi — être vue, être gardée, être suffisante — ça, ça existe. Pas ici. Dehors. Va chercher ça dehors. --- [[Fermer ce document.|RETOURAFIN]] *(tu as fermé le document.)* --- [[Recommencer depuis le début.|SEUIL]] @import url("https://fonts.googleapis.com/css2?family=EB+Garamond:ital,wght@0,400;0,500;1,400&family=Share+Tech+Mono&display=swap"); tw-story { background-color: #09090b; min-height: 100vh; } tw-passage { font-family: "EB Garamond", Georgia, serif; font-size: 1.2em; line-height: 2.1; max-width: 640px; margin: 0 auto; padding: 5em 2em 8em; color: #e2d9d0; animation: fadein 0.5s ease both; transition: background 2s ease, color 2s ease; } @keyframes fadein { from { opacity: 0; transform: translateY(6px); } to { opacity: 1; transform: translateY(0); } } /* Liens de choix */ tw-passage tw-link, tw-passage .link-internal { display: block; color: #c8b8b0; text-decoration: none; padding: 0.5em 0 0.5em 1.4em; margin: 0.3em 0; border-left: 2px solid rgba(180,140,130,0.15); font-style: italic; cursor: pointer; transition: color 0.3s ease, border-color 0.3s ease, padding-left 0.3s ease; } tw-passage tw-link:hover, tw-passage .link-internal:hover { color: #f0e0d8; border-left-color: rgba(180,140,130,0.7); padding-left: 2em; } /* Liens inline */ tw-passage p tw-link { display: inline; padding: 0; border-left: none; border-bottom: 1px solid rgba(180,140,130,0.3); font-style: normal; margin: 0; } tw-passage p tw-link:hover { border-bottom-color: rgba(180,140,130,0.8); padding-left: 0; } /* Typographie */ tw-passage em { color: #9a8a84; font-style: italic; } tw-passage strong { font-weight: 500; color: #e8d8d0; } tw-passage hr { border: none; border-top: 1px solid rgba(180,140,130,0.1); margin: 2.5em auto; width: 25%; } /* Monospace pour les passages de bug */ .mono { font-family: "Share Tech Mono", "Courier New", monospace; font-size: 0.9em; } /* Animation glitch subtile */ @keyframes glitch { 0%, 90%, 100% { text-shadow: none; } 92% { text-shadow: -1px 0 rgba(180,100,100,0.5), 1px 0 rgba(100,100,200,0.5); letter-spacing: 0.01em; } 94% { text-shadow: none; } 97% { text-shadow: 1px 0 rgba(180,100,100,0.3); } } /* Responsive */ @media (max-width: 600px) { tw-passage { font-size: 1.05em; padding: 3em 1.2em 6em; line-height: 1.95; } }